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Trop au soleil...
Vendredi 13 avril 2001


L'équipage de l'avion espion américain, retenu sur l'île de Hainan, est finalement arrivé à Hawaï hier, signant l'épilogue d'un subtil ballet diplomatique entre les Etats-Unis et la Chine. Après douze jours de crise, les deux gouvernements s'en tirent en ayant évité que leur crédibilité n'en subisse de sérieux dommages et, si les relations en ressortent cependant refroidies, l'honneur reste sauf et l'opinion publique demeure sous contrôle. Il aura donc suffit que l'administration Bush se montre "vraiment désolée" d'avoir violé l'espace aérien chinois et exprime ses regrets quant à la perte du pilote, pour que les autorités de Pékin en concluent que l'Amérique tout entière reconnaissait humblement sa faute : autrement dit, une formule juste assez floue pour être interprétée à leur avantage par les médias des deux parties.

Il ne fait aucun doute que les diplomates américains et chinois ont dû longuement négocier les termes du communiqué ayant permis la libération des 24 militaires de l'EP-3E. En aucun cas il ne pouvait être question pour le département d'état américain d'exprimer des excuses : tout au plus pouvait-il admettre de se dire particulièrement désolé de l'accident, expression susceptible d'être présentée au peuple de Chine comme une réparation publique, tandis que la population des Etats-Unis y verrait une simple convention, voire un signe d'humanité. Bref, de quoi satisfaire chacun en lui épargnant les désagréments de l'humiliation. Il n'y a rien tant, en effet, que redoutent les gouvernements que les émotions incontrôlables auxquelles leurs concitoyens pourraient s'abandonner : muées en amertume, elles ne tarderaient pas à se traduire par un profond ressentiment à l'égard du pouvoir en place et à une remise en question de celui-ci. Ainsi, le régime chinois ne pouvant se permettre trop de fermeté - en raison des nombreux contrats qui le lient économiquement à son partenaire "impérialiste" - toutes manifestations anti-américaines furent interdites. Dans le même esprit, l'administration Bush s'efforça de minimiser la crise, parlant des bonnes conditions dans lesquelles l'équipage était détenu et se refusant à employer le terme "d'otages"...

Pour tout individu un tant soit peu soucieux de justice, il y a là un judicieux enseignement à tirer quant au poids que peut avoir l'opinion publique, dès lors qu'elle prend à coeur un événement ou s'investit pour une noble cause. Si nous étions seulement un peu plus organisés, il serait impossible à ceux qui nous gouvernent d'ignorer le sort lamentable du peuple tchétchène, d'imposer le joug d'une dette inique à de nombreuses nations appauvries, de favoriser l'expansion sauvage d'entreprises transnationales au détriment du bien-être des plus démunis ou de laisser notre planète être irrémédiablement souillée etc. Encore faudrait-il pour cela que nous soyons touchés par le spectacle d'une humanité souffrante, mais pleine d'espoir, blessée, mais en mesure de guérir pour peu qu'on lui tende la main. Or, les émotions que l'on nous sert n'ont, bien souvent, d'autres buts que de nous orienter dans la voie de l'inaction et de l'indifférence, soit parce que l'on nous montre qu'il n'y a rien à faire, soit parce que d'autres font le travail à notre place. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : de notre place, dont certains veulent à tout prix que nous ne bougions pas, demeurant muets pourvu qu'elle soit confortable, sourds pourvu qu'il y ait de quoi consommer et aveugles pour peu qu'elle soit trop "au soleil". Mais malgré cette emprise effarante qu'exercent des "puissances extérieures" sur un grand nombre de nos émotions, quelques sensations parviennent encore à filtrer qui toutes nous alertent, disant : "prends conscience avant qu'on ne te la prenne !"

Geoffroi Contact


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