| L'Essence du crime |
13 décembre 2000 |
Des délégations venues du monde entier assistaient hier, à Palerme, à l’ouverture de la première Conférence des Nations Unies sur le crime organisé. En choisissant la capitale sicilienne, fief traditionnel de la mafia, l’ONU veut ainsi afficher sa détermination à combattre la criminalité transnationale où qu’elle se trouve. Au cours de ce sommet, les états seront invités à souscrire à une charte dont l’objectif principal consiste en l’harmonisation des législations en matière de lutte contre les associations de criminels, le blanchiment d’argent, la corruption etc. La ratification de cette convention par un nombre suffisant de pays devrait permettre une lutte plus efficace contre ce fléau, à l’heure où les nouvelles technologies et la mondialisation de l’économie élargissent les capacités et les domaines d’activité des groupes mafieux.
En matière de crime organisé, il est important de savoir précisément de quoi l’on parle. La charte proposée par les Nations Unies en donne une définition particulièrement large puisqu’elle considère comme « groupe criminel organisé » toute structure « de trois personnes et plus dont le but est de commettre un crime ou un délit afin d’en tirer un avantage financier ou matériel ». De plus, le crime est dit « transnational » dès lors qu’il met en jeu, d’une façon quelconque, plus d’un état. Pour le grand public, la notion de crime organisé recouvre de multiples aspects : l’apparence de respectabilité de la mafia italienne, de type Cosa Nostra, Ndrangheta ou Camorra, conférée, par exemple, par un film comme celui de Francis Ford Coppola (le Parrain) ; mais aussi la violence extrême des cartels de la drogue colombiens ou la barbarie du commerce d’êtres humains - trafic d’enfants pour l’adoption ou la transplantation d’organes, de jeunes femmes pour la prostitution et d’hommes pour la main d’œuvre à vil prix - barbarie illustrée, notamment, par la mort, à Douvres, de 58 immigrés clandestins d’origine chinoise, retrouvés asphyxiés dans un camion de réfrigération. Dans tous les cas, qu’il soit apparemment respectable ou, au contraire, odieux, le crime organisé signifie nécessairement une emprise économique et politique sur un territoire, une communauté et, donc, la négation absolue de la démocratie et des droits de l’homme.
A son plus haut degré, le crime organisé est en totale adéquation avec la sphère politique nationale et joue le rôle d’un acteur économique incontournable dont les activités officielles servent à blanchir l’argent sale de ses pratiques occultes... De sorte qu’il devient « de plus en plus difficile de faire la différence entre les pratiques légales et illégales des groupes mafieux », comme le déclarait le juge Falcone, assassiné en 1992. Finalement, un syndicat du crime qui veut durer n’aura de cesse d’acquérir suffisamment d’influence pour orienter la politique des nations et intervenir dans l’élaboration des lois et des traités internationaux. Dès lors, il trouvera sur son chemin ce compagnon de route idéal qu’est le pouvoir politique en place, lequel est parfois prêt à sombrer dans l’illégalité pour s’y maintenir, comme en témoignent les « affaires » qui fleurissent si abondamment en ce printemps de nos démocraties modernes. De même, une organisation criminelle saura se faire de nombreux alliés dans le monde du commerce international et de la haute finance, habitué à la déréglementation et à l’opacité.
Si l’on s’attache à l’éclairage donné par la Convention contre la criminalité transnationale organisée, un parti politique ou une multinationale peut parfaitement tomber sous le coup de cette définition, même si, à l’origine, son orientation n’avait rien de délictueux ou de criminel. La mafia elle-même ne considère pas le crime comme un aboutissement mais seulement comme un moyen de satisfaire sa volonté de profit et de pouvoir. La seule barrière censée permettre de distinguer le juste de l’injuste demeure donc la loi, dont on sait à quel point elle constitue un enjeu crucial pour ceux qui veulent à la fois l’argent inique et l’impunité, et se satisfont du simulacre de la vertu. Comme viennent de le montrer si explicitement les nations européennes au Sommet de Nice, en élargissant le champ d’action du libéralisme, ce qui est légal peut s’avérer inhumain et peut être considéré, de ce fait, comme gravement répréhensible. Que l’on ne s’y trompe pas, tout groupe dont l’objectif premier est le profit ou le pouvoir est criminel dans son essence.
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> En finir avec la criminalité économique et financière - G. Konrad : Financement des activités criminelles en tout genre, recyclage de l'argent sale dans les paradis fiscaux, bancaires et judiciaires, faillites frauduleuses de grands groupes comme Enron : à l'abri et au service de la mondialisation " légale ", l'économie du crime s'est, elle aussi, globalisée. Les règles du droit ont été neutralisées et instrumentalisées pour consolider les rapports de force fondés sur la toute-puissance de l'argent. Face à cette gigantesque entreprise de mise en coupe réglée de la planète par la finance, le combat juridique devient essentiel. C'est pourquoi Attac et le Syndicat de la magistrature proposent de mobiliser le droit pour reconquérir les espaces perdus par la démocratie. Ils réclament une justice enfin efficace contre la criminalité financière et économique internationale. Cette enquête, qui poursuit le travail mené sur les paradis fiscaux, en indique les voies et les moyens.
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