| Une mesure d'humanité |
13 septembre 2000 |
Au Soudan, le gouverneur de l’état de Khartoum a décidé d’interdire aux femmes de travailler dans les lieux publics comme, par exemple, les hôtels, les restaurants ou les stations service. L’ancien ministre de la planification sociale entend ainsi se conformer à la loi islamique et rendre à la femme « le statut honorable » qui lui convient. Non content d’être en contradiction avec la constitution soudanaise - qui impose à l’état de libérer les femmes de la répression et d’encourager leur rôle dans la vie publique - ce décret ne manquera pas de mettre en difficulté des familles dont c’est la seule source de revenus, dans un pays gangrené par des décennies de guerre civile. Déjà l’année dernière, les femmes soudanaises avaient dû se plier à un code vestimentaire ordonné par le comité d’ordre public, visant à ce que l’apparence féminine reflète les valeurs islamiques...
Il en va, bien sûr, de l’Islam comme des autres religions : il y a quasiment autant de façons d’en interpréter les fondements qu’il y a de communautés ou de sociétés. Aujourd’hui, certains intellectuels - dont des femmes -affirment que l’Islam place l’homme et la femme à égalité d’importance, arguant du fait qu’il n’a jamais été question, au cours de leur histoire, de douter que la femme ait une âme comme ce fut le cas dans le christianisme. Ils ajoutent d’ailleurs que le Prophète fit faire un bond en avant à la condition féminine en accordant aux femmes de nombreux droits. De ce fait, si les femmes musulmanes subissent une telle ségrégation en de multiples contrées, cela serait dû aux traditions pré-islamiques, aux méfaits du matérialisme moderne ou à des interprétations abusives. Bref, le Coran ne serait pas en cause. A l’inverse, ceux qui voudraient nous convaincre que l’Islam peut aussi conduire à la barbarie n’ont pas de mal à en trouver des indices dans les propos délirants de certains ulémas ou de feu l’ayatollah Khomeini.
La réalité est pourtant simple : les textes sacrés des religions constituent de fabuleux alliés des oppresseurs par leur nature même qui en fait des déités intouchables. Au lieu que le Coran et la Bible, par exemple, soient considérés comme des êtres vivants avec lesquels le croyant doit interagir, ils sont traités telles des choses mortes. Pourquoi ? Parce que le sacré est, pour beaucoup d’êtres humains, synonyme d’intangibilité, d’interdit et d’inaccessibilité : et l’on dirait qu’à travers les « écritures saintes », c’est le cadavre de la divinité que le croyant a devant lui, dépouille que seul l’initié a le droit d’autopsier. Pourtant, l’adepte le plus ignorant sait voir dans la Création l’œuvre de son Dieu : il pourrait en déduire que ce qui vient de Lui est vie, énergie et évolution. Autrement dit, un appel permanent à l’éveil, à l’intelligence, aux sens et au cœur ! Les grands mystiques musulmans - tels Hallaj, Rumi, Ibn Arabi et bien d’autres - ont montré les sommets où l’Islam pouvait aussi conduire, de même que les mystiques chrétiens et ceux des autres religions ont su pulvériser les limites imposées par leurs communautés et accéder à « l’ineffable ».
« Textes sacrés, vous n’êtes pas seuls en cause ! Les hommes ne pourront vous comprendre que lorsqu’ils vous auront restitué la vie que vous portiez à l’origine et qu’ils vous ont volée en asservissant leurs semblables en votre nom et en faisant de la contrainte collective une culture. » On peut, en effet, critiquer à l’envi nos sociétés modernes et leur matérialisme souvent arrogant : toujours est-il que le concept des droits humains doit aussi beaucoup à une forme de matérialisme qui sut redonner sa dignité à l’individu. Tant que les religions, quelles qu’elles soient, n’accorderont pas la première place à la conscience individuelle de l’être humain, elles ne seront guère plus que des institutions dédiées à la vénération de reliques. Mais, pour les vivants, une alternative est possible : ce monde peut produire un mieux-être s’il daigne ajouter, au matérialisme, une bonne dose d’idéal et aux religions, une large mesure d’humanité.
Geoffroi |