| Histoires... |
Vendredi 12 octobre 2001 |
L'aviation américaine continue actuellement ses bombardements sur l'Afghanistan, causant d'importantes pertes parmi les civils : un village entier aurait ainsi été anéanti, bien qu'aucune source d'information indépendante n'ait été en mesure de le confirmer. Par ailleurs, l'armée emploie à présent des bombes à fragmentation dont la Croix Rouge et de nombreuses organisations humanitaires réclament l'interdiction. Elles constituent en effet un sérieux danger pour la population du fait de leur utilisation aléatoire : une majorité ratent leur cible ou n'explosent pas et leur couleur vive attire en outre l'attention des enfants... Et tandis que la pression s'accentue sur les Talibans et que de vives tensions entre les islamistes et le gouvernement déstabilisent le Pakistan voisin, les Etats-Unis commémorent le drame du 11 septembre. Un mois, déjà... Un mois s'est écoulé depuis ce jour que les commentateurs se plaisent à qualifier "d'historique". Mais de quelle histoire au juste s'agit-il ?
Dans les colonnes d'un quotidien britannique, un éditorialiste affirme, par exemple, que dénier à cette journée son caractère historique reviendrait à insulter la mémoire des quelques 5 500 personnes qui y trouvèrent la mort... Certes, sans vouloir entacher si peu que ce soit le souvenir de ces hommes et de ces femmes, n'est-il pas temps de réaliser à quel point notre compassion est "à géométrie variable" ? Le génocide rwandais, la destruction méticuleuse de Grozny, l'étouffement du peuple tibétain résonnent-ils aussi fortement dans nos consciences ? Et que vaut donc à nos yeux la vie d'un enfant d'Irak ou d'un fermier afghan ? La souffrance, il est vrai, n'autorise pas la hiérarchie et bien injuste serait celui qui voudrait affaiblir l'importance de l'une ou l'autre de ces tragédies. Mais tout aussi fou est celui qui veut que l'une fasse oublier toutes les autres ! Et c'est pourtant bien ce qui se passe actuellement. Depuis que les Etats-Unis ont été frappés dans leur chair, plus aucune douleur n'a le droit de cité sinon celle du peuple américain. La déclaration universelle des droits de l'homme elle-même semble n'avoir été écrite que pour la sauvegarde du citoyen de ce glorieux empire ! Qu'importe les sept millions et demi d'Afghans menacés de famine et dont un grand nombre n'ont plus que deux mois à vivre à cause de la venue de l'hiver : l'important est de laver l'outrage et de faire régner l'ordre qui convient aux autorités de Washington. Au nom de ce devoir sacré, tout est permis : même l'absurde, même l'abject.
Dans cette logique pervertie, la souffrance d'une population tenaillée par la faim, jetée à l'aventure sur les routes tandis que les frontières des états voisins restent fermées, ne vaut pas une guigne ! Et l'on vient alors nous dire que c'est la seule solution, qu'il faut savoir être ferme et que cette campagne guerrière ne vise que le bien du peuple afghan. Et l'on considère avec dédain ceux qui parlent de dialogue et de fraternité : de pauvres gens vivant dans l'utopie... Alors disons-le haut et fort : le débat de notre époque n'est pas celui qui opposerait la fraternité au réalisme, mais la fraternité à la cruauté et à l'indifférence. Malheureux, en effet, celui qui n'a pas compris qu'un comportement ouvert à son semblable, respectueux de sa civilisation et de ses droits constitue la seule attitude porteuse d'avenir en ces temps de crise. Et bien aveugle ou mal informé celui qui pense que la violence est finalement le seul remède contre "les méchants". Oui, "les méchants" est l'expression qui convient tant le niveau actuel de réflexion est bas : de "mauvais islamistes" attaquant des citoyens parfaitement honnêtes... Quel tableau ! Non, il n'y a pas des centaines de milliers de fanatiques pressés d'égorger le premier occidental venu : le mal véritable est toujours le fait d'un petit nombre. Mais il y a certainement des centaines de milliers de Musulmans qui sont exaspérés par notre vision partiale de l'histoire. Ils ne considèrent pas, par principe, qu'un Américain est "bon", comme vient de le déclarer George Bush. Ils ne voient pas non plus le modèle de société que nous proposons comme un idéal. Et, il faut bien le dire, ils résistent à l'idée que la justice puisse être rendue aux dépens d'hommes et de femmes innocents. A cause de cela, doivent-ils devenir nos ennemis parce que nous ne savons pas respecter les règles que nous avons nous-mêmes fixées au monde ?
Halte à l'hypocrisie ! Le désir de fraternité relève aujourd'hui du bon sens, tandis que la résolution militaire des conflits tient de l'incompétence et de l'inexpérience : être fraternel n'a rien de commun avec l'imaginaire mais s'enracine dans la vie quotidienne, tandis que le recours à la force découle des vieilles peurs ancrées dans l'être humain, source de tous les fantasmes. Ce monde plus fraternel, plus respectueux de l'autre, nous avons commencé à le bâtir aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale : nous demandons seulement que la mémoire des hommes et des femmes qui forgèrent ce moment d'histoire ne soit pas oubliée. Ainsi, la fraternité "de base" à laquelle la crise actuelle nous exhorte se résume à des décisions extrêmement simples. Que l'on se rassure donc, il ne s'agit pas de serrer dans nos bras notre "frère" islamiste ! Il est seulement question de droits : respectons-les tous, c'est tout. Rendons justice au peuple américain en traînant les terroristes devant un tribunal international. Pour cela, exerçons la pression la plus ferme sur les gouvernements qui les abritent par une coalition de dimension mondiale contre la terreur, celle des groupuscules comme celle des états. Offrons des avantages aux nations qui hésiteraient à coopérer. Réunissons les autorités religieuses de tous horizons de façon que les promoteurs du terrorisme soient placés hors de leur communauté : il sera alors plus facile pour ceux qui les hébergent de les abandonner à leur sort. Hâtons-nous de régler les sujets de tension qui défigurent notre planète et discréditent notre future justice internationale : le monde entier s'accorde pour dire que les Palestiniens doivent avoir un état, cessons de jouer avec le feu en retardant cette échéance. Arrêtons également de fermer les yeux sur les conséquences atroces de l'embargo irakien car voici un peuple qui ne portera pas notre amertume du 11 septembre avant que nous ne l'ayons soulagé de l'épreuve insupportable que nous lui infligeons depuis dix ans. Bref, quittons notre nombril du regard et dirigeons-le vers d'autres civilisations dans lesquelles nous pourrions éventuellement puiser une certaine sagesse. Nous en viendrons peut-être à penser que la mort d'un paysan de la région de Kandahar est aussi grave que celle d'un businessman new-yorkais. Nous veillerons alors à lui expédier de la nourriture dès qu'il en a besoin et non pas lorsque les circonstances le conduisent à penser que la ration qui tombe du ciel est empoisonnée...
Oui, adopter un comportement fraternel ne constitue somme toute rien d'extraordinaire : c'est d'abord réfléchir, au lieu de se contenter de bêler avec le troupeau, anxieux de ne pas perdre de vue la houlette du berger qui indique les chemins les plus faciles et les pâturages les plus gras. Et puis c'est désirer que l'histoire soit la même pour tous : comme un livre dans lequel chaque être humain pourrait se retrouver et non pas un récit tronqué des passages où nous apparaissons sous un jour peu glorieux, ni un panégyrique de nos hauts faits. Nous voulons la justice ? Soyons un peu moins égocentriques et cessons de "faire des histoires"...
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ?
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>> Le Bouclier américain - Noam Chomsky : Dans Le Bouclier américain, Noam Chomsky analyse le rôle des États-Unis dans l'un des domaines les plus cruciaux et les plus négligés de notre temps : les Droits de l'homme. Il considère le cinquième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme comme une porte ouverte sur « un monde meilleur », tout en critiquant la politique américaine pour le fossé qu'elle affiche entre sa théorie et sa pratique. Il met au jour les contradictions du pouvoir américain ainsi que les réels progrès accomplis par les peuples en lutte. sChomsky démontre, citations à l'appui, comment les gouvernements des États-Unis n'ont de cesse de violer la Déclaration universelle des droits de l'homme tout en l'utilisant comme arme contre leurs ennemis.
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>> De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis. 2ème édition - Noam Chomsky : Nous sommes entrés dans l'ère où les “États éclairés” seront toujours prêts à remplir leur mission de justice et de liberté auprès de tous les peuples souffrants et à défendre les droits de l'homme - par la force si nécessaire - pour obéir aux principes du “nouvel humanisme”. Un État doit-il à ses vertus d'être “éclairé” ? Non, car aucun ne réussirait à l'examen. Les États-Unis sont un État éclairé par définition. Tous ceux qui s'engagent dans la croisade capitaliste appartiennent au club et tous les autres sont des “Etats scélérats”. Comment se protéger des “États éclairés” qui se sentent désormais parfaitement libres de se déchaîner dès qu'ils l'estiment bon puisqu'il n'existe plus contre eux aucun système dissuasif ? Analysant la guerre comme chemin pris par le capitalisme pour s'imposer au monde, ce recueil dévoile quelques-unes des stratégies déployées pour rendre légitime un système qui aggrave les inégalités devant le droit et l'économie.
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>> Guerre et mondialisation : A qui profite le 11 septembre ? - Michel Chossudovsky : Une guerre trop vite déclarée contre des ennemis trop vite identifiés ? Quelques heures après les attentats du 11 septembre, l'administration Bush déclare ouvertes les hostilités contre le terrorisme, Ben Laden, l'Afghanistan, l'islam politique... À croire que cette date a servi de prétexte inespéré aux ambitions et aux nécessités de la politique américaine. Remontant aux origines de la présence des services secrets américains en Asie centrale depuis la Seconde Guerre mondiale, Michel Chossudovsky dénonce le chantage de l'administration républicaine aux talibans, à la veille du 11 septembre. Devant les résistances afghanes aux offres de la société pétrolière Unocal, l'ultimatum américain est le suivant : « Soit vous recevez un tapis d'or, soit vous recevez un tapis de bombes ! »
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