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L'état historien
Samedi 12 mai 2001


L'Elysée a annoncé hier qu'une procédure disciplinaire a été engagée à l'encontre du général Aussaresses, dont les révélations concernant l'usage de la torture en Algérie ont soulevé l'indignation, tant dans ce pays qu'en France. Coordinateur des services de renseignements à Alger, Paul Aussaresses dirigeait alors un véritable "escadron de la mort" pratiquant activement la torture et les exécutions sommaires, avec l'assentiment du gouvernement. Dans son livre, "Services spéciaux, Algérie 1955-1957", il décrit avec précision le système mis en place par les forces françaises, allant jusqu'à mettre en cause le garde des sceaux de l'époque, François Mitterrand. Plusieurs organisations humanitaires, dont la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme (FIDH), demandent que des poursuites judiciaires soient ouvertes contre lui et les individus responsables de ce que les conventions internationales considèrent comme un crime contre l'humanité.

Du côté des politiques français, la première réaction fut l'horreur devant les déclarations du général Aussaresses. A présent, une majorité d'entre eux semble, toutefois, s'accorder pour dire qu'il ne faut en aucun cas "raviver les plaies du passé" et que c'est donc aux historiens qu'il revient de satisfaire au devoir de mémoire. Pourtant, vue la gravité des faits reprochés à l'état français, il devrait avoir à coeur d'ordonner, comme c'est son devoir en regard de ses obligations internationales, qu'une commission d'enquête soit constituée. Mais le tabou qui prévaut encore en la matière est suffisamment fort pour que l'on se demande combien de temps sera nécessaire à l'état pour qu'il reconnaisse et condamne solennellement les crimes dont il fut, en son temps, l'instigateur. Oui, dans le domaine des droits humains, nos politiciens paraissent vraiment ignorants - pour ne pas dire dédaigneux - des lois. Ainsi, les uns affirmeront que toutes les guerres génèrent leur part d'atrocités et d'autres prétendront que les hommes politiques n'ont pas à s'ériger en historiens, justifiant insidieusement l'impunité et oubliant totalement la dignité des victimes et les souffrances de leur entourage qui durent encore aujourd'hui...

Il y a, chez les représentants de l'état, une tendance à protéger l'honneur de celui-ci derrière toutes sortes de boucliers, tous plus injustes les uns que les autres, sans se rendre compte qu'en agissant ainsi, ils participent à l'affaiblir. De plus en plus, si l'état veut bien admettre d'être responsable, il rejette d'avance toute culpabilité ; et s'il aime à se projeter sans cesse dans le futur, au rythme des consultations électorales, il s'emploie constamment à enfouir son passé. Pour cela, les hommes politiques n'hésitent pas à prôner des valeurs qu'en d'autres temps ils délaissent : l'apaisement, la modération, la concorde, voire même le pardon... En usant ainsi de leurs prérogatives, ce n'est, bien sûr, pas pour le bien de la société qu'ils travaillent, mais pour leur propre tranquillité. La sérénité des citoyens repose, au contraire, sur la confiance en un système fondé sur le droit et le respect des libertés, valeurs communes dont la moralité doit toujours être questionnée si l'on veut qu'elles perdurent. C'est pourquoi chaque individu, se trouvant amené à s'interroger sur la crédibilité de la communauté dont il fait partie, opère, en quelque sorte, un travail d'historien. Et si l'état, par son désintérêt et ses résistances, le maintient dans l'incertitude, il se place lui même au ban de la société.

Geoffroi Contact


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