| Algérie ou amnésie ? |
12 février 2001 |
Samedi soir, un nouveau massacre a eu lieu dans une localité située au sud d’Alger : 26 personnes, dont de nombreux enfants, ont été exécutées par des terroristes appartenant peut-être au Groupe Islamique Armé (GIA) actif dans la région, à moins qu’il ne s’agisse de miliciens déguisés en rebelles. Ce carnage vient s’ajouter à la longue liste d’atrocités commises tout au long de l’année dernière et ayant fait, selon les sources officielles, au moins 300 morts chaque mois : un bilan qui démontre à quel point la politique de « concorde civile » lancée en 1999 par le président Abdelaziz Bouteflika a échoué. Pendant quelques temps, les algériens avaient cru possible une réconciliation s’appuyant sur un dialogue ouvert entre le pouvoir et les islamistes. On en est bien loin aujourd’hui, les deux parties ne connaissant que la violence pour justifier leur existence...
Certes, l’amnistie prononcée il y a plus d’un an et demi avait permis à un grand nombre de combattants de déposer les armes. Mais comme aucun processus de négociation n’a jamais été engagé - les dirigeants des principaux mouvements islamistes restant sous les verrous -certains d’entre eux semblent décidés à reprendre la lutte, venant grossir les rangs des factions les plus extrémistes. Le tableau que l’on peut dresser de l’Algérie en ce début de vingt-et-unième siècle est donc particulièrement sombre : un président à la légitimité plus que fragile, un état sous l’emprise des militaires, un système politique dans l’impasse, une justice opaque privilégiant l’impunité, une économie en crise, une grande pauvreté etc. Autrement dit, de quoi faire basculer le pays dans une nouvelle guerre civile.
Bien entendu, sur le papier, les solutions existent qui permettraient à l’Algérie de retrouver la voie de la paix et de la prospérité. Il suffirait que le gouvernement accepte de reconnaître un certain rôle politique aux partis islamistes modérés, assigne à l’armée le rôle de protéger la démocratie et non de la régenter, mette en retraite les généraux corrompus, assure l’indépendance de la justice et regagne la confiance de la population en se souciant des victimes de la violence continuelle... Bref, des mesures exigeant une volonté hors du commun et des hommes politiques d’exception : exactement ce qui fait défaut au régime actuel qui s’est constitué sur la fraude électorale et ne parvient pas à s’affranchir de la tutelle de l’armée dont il couvre les innombrables exactions. En outre, l’Europe ne se souciant plus guère de la situation en Algérie - parce qu’elle craint d’assister à une campagne d’attentats sur son territoire et veille à ne pas troubler le bon acheminement du pétrole algérien vers ses réservoirs - on voit mal sur quelle aide extérieure la population algérienne pourrait compter.
L’amnésie serait-elle donc le seul remède susceptible de sortir l’Algérie de l’ornière où elle s’est embourbée ? A l’heure actuelle, les différents protagonistes de la crise n’ont rien d’autre à proposer, tant ils souhaitent faire oublier leurs crimes en même temps qu’ils les perpétuent : militaires se déguisant en islamistes pour massacrer des civils, islamistes égorgeant des femmes et des enfants etc. Mais c’est précisément d’une bonne mémoire dont l’Algérie a besoin, celle qu’entretiennent les familles des victimes, les journalistes et intellectuels indépendants ou les défenseurs des droits humains : cette empreinte indélébile qui permettra, le moment venu, au peuple algérien de se rappeler à quel point le pouvoir, qu’il soit laïque ou islamique, peut mépriser les libertés individuelles et dédaigner les vies humaines. Encore faudrait-il que ceux qui ont le devoir de résister à l’amnésie - à savoir les médias européens - et qui le peuvent parce qu’ils jouissent d’une certaine liberté, s’extraient de leur léthargie. C’est peut-être le moment de le leur rappeler...
Geoffroi |