| Le "Guide Suprême" |
Lundi 11 juin 2001 |
Avec 77 % des voix, Mohammed Khatami vient de remporter une victoire écrasante lors des élections présidentielles iraniennes de ce week-end, balayant les neuf candidats conservateurs qui se présentaient face à lui. Le voici donc doté du mandat populaire dont il a besoin pour mener à bien les nombreuses réformes permettant d'ancrer solidement l'Iran sur la voie de la démocratie. La balle est à présent dans le camp des extrémistes religieux et de leur "Guide Suprême", l'ayatollah Ali Khamenei. Jusqu'à présent, le pouvoir exorbitant de ces derniers leur a permis de faire obstacle à tous les changements entrepris par le précédent gouvernement réformiste conduit par Khatami. Mais aujourd'hui, on voit mal comment il pourrait persévérer dans son obstruction, alors que grands sont les risques d'explosion sociale.
Dès l'annonce des résultats, le "Guide Suprême" a demandé au président fraîchement réélu d'employer toutes ses forces à résoudre les problèmes que rencontrent les Iraniens, dans ce pays où le taux de chômage avoisinerait les 30 %. A l'évidence, les conservateurs nourrissent secrètement l'espoir de rendre Khatami et son équipe responsables des difficultés économiques du pays, de façon à diminuer leur popularité et à les court-circuiter le moment venu. Il y a toutefois peu de chances qu'ils y parviennent, tant la population - et spécialement la jeunesse - est avide de prendre en main son destin, refusant de se laisser dicter sa conduite par un clergé largement corrompu. Ainsi, la seule véritable question qui demeure en suspens est de savoir si l'autodétermination du peuple iranien empruntera un sentier pacifique ou s'obtiendra par la violence. Si Mohammed Khatami est, heureusement, un partisan de la première solution, la patience des Iraniens a cependant des limites que l'injustice et l'arbitraire sont proches d'outrepasser. Reste une voie de salut, pour le moins étroite, mais susceptible d'éviter un désastre : la lucidité du "Guide Suprême"...
C'est, en effet, cet homme, Ali Khamenei, qui détient l'avenir du peuple iranien entre ses mains. Pour peu qu'il soit fin politique, il doit pouvoir comprendre que la sauvegarde de la nation dépend aujourd'hui de son réalisme, autrement dit de sa capacité à reconnaître la prééminence de la volonté populaire. Jusqu'à présent, le président Khatami s'est bien gardé de s'attaquer directement à son autorité, de sorte qu'une entente est parfaitement possible avec ce chef religieux incontesté qui détient la haute main sur l'armée, la justice et même la télévision. Mais un être humain à qui l'on fait croire qu'il est le "Guide Suprême" des croyants, "authentique" représentant de Dieu sur terre, est-il encore apte à discerner une légitimité chez un autre que lui-même ? Cela n'est pas certain et il faudra sans doute lui signifier la précarité de sa position pour qu'il en vienne à choisir le chemin le plus susceptible d'assurer sa pérennité. A l'inverse, puissent les Iraniens prendre conscience du caractère naturel, voire transcendant, de l'aspiration de chacun d'entre eux à devenir son propre "Guide Suprême", respectueux de la liberté d'autrui et inébranlable quant à ses droits.
Geoffroi |