| Le langage de l'argent |
11 et dimanche 12 novembre 2000 |
La semaine prochaine, Bill Clinton se rendra au Vietnam pour la première visite d’un président américain depuis la réunification du nord et du sud, il y a près de 25 ans. A cette occasion, plusieurs organisations humanitaires internationales ont écrit à la Maison Blanche pour exhorter le dirigeant de la première puissance mondiale à évoquer la question des droits de l’homme avec ses interlocuteurs vietnamiens. L’administration Clinton a promis que le sujet serait abordé en privé : cela sera sans doute d’autant plus facile que le gouvernement vietnamien a déjà effectué des pas importants dans la bonne direction, aux dires des ONG elles-mêmes...
Au cours de l’année, ce sont des milliers de prisonniers qui ont été libérés, tandis que les citoyens ordinaires connaissaient des améliorations de leurs conditions de vie quotidiennes. Dernièrement, une manifestation de paysans a pu avoir lieu à Hanoi, la capitale, à quelques mètres des bureaux du premier ministre, sans que la police intervienne. Des diplomates occidentaux vont même jusqu'à prétendre que le régime est en train de s’assouplir. On serait porté à les croire si une déclaration du secrétaire général du parti communiste ne venait assombrir ce tableau idyllique : « notre gouvernement est opposé à tout partage du pouvoir », déclarait-il, ajoutant que « les idéologies plaçant les droits de l’homme au-dessus de la souveraineté nationale et soutenant le pluralisme politique étaient des mensonges ». Dans cet esprit, toute critique du parti est strictement prohibée, comme en témoigne l’éviction pour dissidence de l’ancien général Tran Do. Ainsi que le déclarait récemment le vénérable Thich Quang Do, chef de l’Eglise Bouddhique Unifiée du Vietnam, interdite par le gouvernement : « la réalité du Vietnam d’aujourd’hui, c'est l’intolérance, la surveillance, la contrainte et la répression. Mais cette réalité, vous ne la voyez pas ».
Dans leur souhait de s’ouvrir au commerce international, les autorités de Hanoi se sont données les moyens d’apaiser leurs partenaires occidentaux. Pourquoi maintenir une dangereuse pression sur l’ensemble de la population ? Il suffit de contrôler étroitement les « brebis galeuses ». Pourquoi interdire impitoyablement la pratique d’une religion ? Il suffit de lui imposer des cadres extrêmement rigoureux. Quelques mesures spectaculaires comme la libération de 12 000 prisonniers font croire au monde entier que le pouvoir a compris la leçon et s’est transformé. Et le tour est joué. Les défenseurs des droits humains se retrouvent ainsi dans la position délicate des « empêcheurs de tourner en rond », tandis que les investisseurs trouvent des justifications morales à leur cupidité...
En d’autres termes, les dirigeants vietnamiens ont parfaitement compris comment user de l’immaturité de la communauté internationale en matière de promotion des libertés individuelles. Les membres de l’élite au pouvoir, largement corrompus, n’hésiteront pas entre leur enrichissement personnel et l’idéologie communiste. Certains parmi eux croient sans doute pouvoir faire du Vietnam un nouveau Singapour et savent que l’occident soutiendra un régime totalitaire pourvu qu’il lui rapporte et sache se faire discret. Un régime sur le déclin n’a pas de crainte à avoir. S’il sait abandonner le diktat idéologique pour celui de l’argent, il trouvera toujours quelqu’un pour le comprendre : le langage de l’argent est universel.
Geoffroi |