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« Dommages collatéraux »
Mercredi 10 octobre 2001


Après Ben Laden, c'est Abu Ghaith - le porte-parole de l'organisation terroriste Al-Qaida - qui s'est adressé hier aux Musulmans du monde entier. Dans un message enregistré sur une cassette vidéo et remise à la dorénavant célèbre chaîne de télévision Al-Jazira, il les exhortait, en effet, à s'en prendre aux intérêts américains partout sur la planète, érigeant en modèle les attentats perpétrés le 11 septembre. Ce nouvel appel à la "guerre sainte" aura sans doute rencontré l'indifférence de la plupart des téléspectateurs occidentaux, du fait de son caractère autant répétitif que grotesque. Toutefois, chaque jour qui passe en Afghanistan, avec ses bombardements aveugles et les morts de civils qui en résultent, accroît davantage l'exaspération des habitants des nations arabo-musulmanes. Et si nos gouvernements s'efforcent de présenter le conflit actuel comme une lutte anti-terroriste et non comme une attaque contre un pays islamique, nombreux sont ceux qui considèrent la campagne militaire actuelle comme une offense au monde musulman...

Comment les en blâmer? Peu importe en effet à l'homme de la rue - en Egypte, en Jordanie ou au Pakistan - que la "riposte" américaine se fonde sur l'article 51 de la Charte des Nations Unies ou sur les résolutions 1368 et 1373 du Conseil de Sécurité. Les faits sont là : des innocents sont victimes chaque jour du droit à la "légitime défense" que les Etats-Unis viennent de s'octroyer. Cela est bien sûr insuffisant pour pousser un nombre conséquent de Musulmans sur le chemin du fanatisme sanglant. Mais les fondamentalistes islamiques ont toujours habilement lié leur cause au sort injuste des Palestiniens et aux centaines de milliers d'enfants tués du fait de l'embargo sur l'Irak... De telles injustices, si elles continuaient d'être réactivées par des représailles contre la population afghane, feraient rapidement oublier le meurtre de 6 000 citoyens américains, eux aussi parfaitement innocents, crime dans lequel la grave crise actuelle trouve son origine. En outre, le gouvernement des Etats-Unis étant réputé pour avoir engraissé bien des dictateurs et soutenu des régimes odieux, pour ensuite les diaboliser lorsque ceux-ci se retournent contre lui, la légitimité de sa cause s'en voit aujourd'hui anéantie. Cela d'autant plus que ses tentatives de placer l'Afghanistan sous son contrôle - à cause de la position stratégique de ce pays concernant l'accès aux ressources naturelles de la région - sont depuis longtemps connues.

Dès lors, le pari lancé par Ben Laden d'entraîner l'Occident dans une guerre contre l'Islam semble quasiment gagné : la guerre est là et la perception qu'en ont des centaines de milliers de Musulmans - peut-être des millions - est qu'il s'agit d'un choc entre deux civilisations. Exactement ce qu'il fallait à tout prix éviter. Par ailleurs, les hauts responsables musulmans n'ayant pas clairement condamné Ben Laden comme le criminel qu'il est, ce dernier bénéficie déjà de l'aura d'un Saladin des temps modernes, tandis que ses partisans se parent de la gloire des futurs martyrs : qu'ils soient tués au combat ou jugés par un tribunal international, leur renommée et l'apparente justesse de leur cause aux yeux de leurs coreligionnaires préparent les conflits à venir. Les enjeux en sont si vastes et les inimitiés si profondes qu'une conflagration de grande ampleur est à redouter, dont l'humanité aurait beaucoup à souffrir... En d'autres termes, le piège est en train de se refermer sur les Etats-Unis et les autres nations qui auraient la folie de les suivre sur ce champ de bataille. On a eu beau nous dire que l'administration Bush avait longuement réfléchi avant de s'engager dans cette guerre, tout indique que ses objectifs politiques sont imprécis ou, plus simplement, inavouables. Quant à son souci de la paix mondiale, il serait ridicule d'en parler à présent.

Ainsi, il paraît malheureusement évident que le fossé soit en train de s'élargir entre certains peuples, à mesure que les opinions se radicalisent. S'ils n'y prennent garde, les modérés d'aujourd'hui deviendront peut-être les extrémistes de demain. Leur soif de vengeance les conduira alors à considérer le meurtre de leurs semblables comme une étape inévitable dans leur quête de la "vérité". Avec nos lois et nos dogmes que nous voulons universels, l'extrémisme finit toujours par réduire notre humanité à néant, jusqu'à n'être plus que des "dommages collatéraux" potentiels les uns pour les autres. C'est que nous sommes trop modérés dans notre recherche de fraternité et pas assez extrêmes en matière de respect de nos semblables. Nous avons tout bonnement oublié que nous étions parents : sinon proches, du moins collatéraux. Dommage.

Geoffroi


Lectures conseillées :

>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ? Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Ben Laden : La vérité interdite - Jean-Charles Brisard, Guillaume Dasquié : La monarchie saoudienne s'est longtemps livrée à un double jeu sur l'échiquier international. Dans ses immenses réseaux politiques et financiers ont lieu les rencontres les plus inattendues entre fanatiques de l'islam et banquiers respectables, grands pétroliers américains et lobbyistes pro-taliban, membres du clan Bush et mécènes du terrorisme... Cette enquête révèle la longue histoire de ces liaisons dangereuses qui s'achèvent avec les attentats du 11 septembre 2001. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Les Illusions du 11 septembre : Le Débat stratégique face au terrorisme - Olivier Roy : Les attentats de New York et Washington ont-ils véritablement ouvert un nouvel espace stratégique en même temps qu'ils mettaient fin au monde ancien ? Rien n'est moins sûr. Une analyse plus fine des relations entre les Etats-Unis et le monde islamique montre que beaucoup des évolutions qui ont surgi à la conscience collective ces derniers mois étaient déjà à l'œuvre avant le 11 septembre. L'événement a surtout permis de les reformuler dans un langage inédit - celui de la “guerre contre le terrorisme” et de l' “axe du mal” -, d'accélérer certaines décisions politiques et de pointer plus explicitement les enjeux et la complexité des relations entre Etats-Unis, Islam et Europe au seuil du nouveau siècle. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> L'Islam mondialisé - Olivier Roy : Olivier Roy, grand spécialiste de l'Afghanistan ainsi que des conflits arabo-musulmans livre un essai éclairant la véritable position de l'islam aujourd'hui et l'influence trop souvent éludée de l'Occident sur les mouvements néo-fondamentalistes. Il démontre que "la radicalisation islamique vient d'Occident". Magistralement, il dévoile les crises du monde musulman qui, asphyxié de l'intérieur, se recompose de l'extérieur en intégrant des schèmas de pensée occidentaux. Il nous présente un islam en pleine mutation, dont les pratiquants affirment de plus en plus une individualisation de leur rapport à la foi et un refus des hiérarchies traditionnelles. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

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