| Un tout petit écran... |
Samedi 10 et dimanche 11 février 2001 |
Les ministres de l’Union Européenne se sont réunis cette semaine à Stockholm pour traiter, entre autres dossiers, celui des demandeurs d’asile. A en juger par les propositions du ministre de l’intérieur britannique, Jack Straw, l’Europe semble pressée de revoir en profondeur le régime de protection des réfugiés institué il y a juste cinquante ans. Comme l’on pouvait malheureusement s’y attendre, il n’existe, aux yeux de certains politiciens européens, que peu de réfugiés authentiques : ils préfèrent parler d’immigrants en situation irrégulière, de clandestins, d’individus abusant de leur pauvreté, voire de trafiquants d’êtres humains... A l’heure où nos chers ploutocrates ne cessent de nous dresser le tableau des bienfaits de la mondialisation, l’Europe s’apprête à se claquemurer dans sa forteresse, ne tolérant le spectacle de la misère qu’à travers le filtre du « petit écran ».
Le plan du ministre britannique est susceptible de convaincre certains de ses collègues européens, tant il peut paraître attrayant à un grand nombre de gouvernements, inquiets de voir l’extrême-droite recueillir chaque jour davantage de suffrages en utilisant les pulsions xénophobes de leurs concitoyens. Son projet est, en effet, d’une simplicité déconcertante : les réfugiés n’ont qu’à être accueillis dans des pays voisins du leur et placés dans des camps subventionnés, notamment, par l’Europe. Un petit nombre d’entre eux seraient ensuite autorisés à se rendre dans les nations européennes en respectant des quotas préétablis ; les réfugiés restants trouveraient asile dans des pays considérés comme sûrs et proches de leur région d’origine ou bien seraient purement et simplement renvoyés chez eux, dès lors que les nations occidentales estimeraient que leur terre natale est apte à assurer leur sécurité. Bien évidemment, les organisations humanitaires ont aussitôt manifesté leur réprobation face à ce projet qui constitue une régression scandaleuse par rapport à la législation internationale : le droit d’asile est, en effet, un droit individuel dont les nations ne peuvent disposer. Etablir des listes de pays « sûrs » reviendrait à priver des êtres humains de ce droit fondamental, au nom de leur nationalité. De plus, laisser croire que des réfugiés d’un pays d’Afrique ou d’Asie pourront être en sécurité dans des pays voisins du leur est une tromperie : ce n’est, la plupart du temps, pas le cas.
Alors, l’Europe va-t-elle baisser le rideau de fer devant ces foules de malheureux qui frappent à sa porte ? Ce serait vraiment délivrer au monde un répugnant message que de dire ainsi aux pays dévastés par un conflit ou à l’économie ruinée : « ouvrez vos frontières à nos investisseurs et à nos produits, mais gardez surtout votre misère ! » Cela prêterait à rire s’il ne s’agissait pas du sort de dizaines de milliers d’irakiens, de yougoslaves, d’afghans et d’iraniens qui forment l’essentiel de la population en quête d’un mieux-être en Europe. Quoi, sommes-nous assez vils pour accorder toute liberté de déplacement à nos capitaux et dénier l’hospitalité à des êtres vivants ? Peut-être ! Mais alors, lorsque nous allumerons notre tout petit écran pour prendre le pouls du monde, barricadés derrière nos murailles de conditionnements, oserons-nous encore gémir sur le sort d’un journaliste iranien persécuté par des religieux fanatiques, d’un enfant irakien victime d’un embargo ignoble ou d’une femme afghane terrorisée par le premier mâle venu, alors que nous leur refusons l’asile ? Il ferait beau voir...
Geoffroi |