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Pierres vives
10 janvier 2001


La publication de notes retraçant la manière dont les dirigeants chinois ont géré la crise de Tiananmen, en 1989, semble décidément embarrasser les hautes sphères du pouvoir à Pékin. Le démenti apporté tardivement par le porte-parole du ministère des affaires étrangères traduit une certaine hésitation, tandis que la détermination avec laquelle les autorités cherchent à empêcher la population de prendre connaissance des documents par le biais d’Internet, ne fait que renforcer la crédibilité de ceux-ci. Aucun expert n’entend d’ailleurs remettre en question leur validité : ils ne font, en effet, que révéler ce que les occidentaux savaient depuis longtemps quant aux manipulations opérées par les faucons du parti communiste chinois pour écraser les revendications démocratiques des étudiants.

Il n’est pas certain, en revanche, que les cadres du parti aient été aussi bien informés à l’époque : il n’y a donc rien de tel que la divulgation à l’étranger de ces notes prises lors des réunions de la vieille garde au pouvoir, pour raviver leur intérêt. Le dossier « Tiananmen » n’a, en fait, jamais été vraiment refermé et il se pourrait bien qu’il soit à l’origine de sérieuses fractures au sein du comité central alors qu’un renouvellement se profile à l’horizon 2002. Les « Tiananmen Papers », publiés vendredi aux Etats-Unis par deux sinologues, portent ainsi un coup terrible à la ligne dure du parti et, tout spécialement, à Li Peng, premier ministre lors des événements et président de l’assemblée nationale aujourd’hui. C’est bien lui qui aurait trompé sournoisement Deng Xiaoping pour le pousser à ordonner l’écrasement de la « rébellion » par l’armée, profitant des tendances paranoïaques de celui-ci. En visite officielle en Inde depuis hier, Li Peng apparaît donc comme le premier visé par ces révélations. Vient ensuite l’actuel président Jiang Zemin, nommé à la place de Zhao Ziyang - jugé trop favorable aux étudiants - dans des conditions contraires à la constitution : sa légitimité s’en retrouve réduite à néant, tandis que son prédécesseur - en résidence surveillée depuis onze ans - s’engage sur la voie de la réhabilitation...

On l’aura compris : l’apparence rigide qu’affectionnent les dirigeants chinois ne parvient plus à masquer les divergences en leurs rangs. Il y a bien, en République Populaire de Chine, des hommes politiques réformateurs qui considèrent que l’introduction de davantage de démocratie est nécessaire pour assurer la stabilité du pays et sauver un parti communiste gangrené par la corruption. Si ces individus ne peuvent toutefois pas être confondus avec des promoteurs des droits humains ou des défenseurs des libertés fondamentales, ils sont cependant les mieux à même d’orienter leur nation vers plus de justice. Il faudra bien, en effet, que vienne le jour où le sacrifice des milliers de jeunes gens massacrés à Tiananmen soit reconnu ; il faudra bien que les dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui souffrent des violations iniques de leurs droits - tels les membres du Falun Gong - soient restaurés dans leur dignité... Jusqu'à présent, le régime chinois nous était apparu tel un mur inébranlable, mais il est temps, sans doute, de corriger notre jugement : les fissures qui le traversent actuellement sont le fait de pierres vives qui ne demandent qu’à s’en détacher. Si les vieux monolithes du pouvoir cherchent à geler ce processus naturel, ces pierres éclateront, entraînant instantanément l’effondrement de tout l’édifice. Nul ne peut en deviner le moment, mais il prend toujours par surprise ceux qui ont eu l’imprudence de le déclencher.

Geoffroi Contact


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