| Prudence |
10 novembre 2000 |
Plusieurs ministres français se sont réunis hier, autour de Lionel Jospin, afin d’étudier des mesures susceptibles d’apaiser les inquiétudes d’une population de plus en plus méfiante à l’égard de la viande bovine. Quelques jours plus tôt, le président Jacques Chirac avait réclamé (enfin !) l’interdiction des farines animales, au nom du principe de précaution devant prévaloir en matière de santé publique. Alors que les autorités françaises examinent la question de l’abattage de millions de têtes de bétail afin d’éviter la propagation de l’ESB -Encéphalopathie Spongiforme Bovine ou maladie de la vache folle dont l’équivalent humain est la Maladie de Creutzfeld-Jakob - la confusion règne autour de ce mal incurable, dont toutes les modalités de transmission ne sont pas encore connues. Tandis que le ministre français de la santé tente de rassurer l’opinion en déclarant que « rien n’indique que la viande rouge présente un risque pour la santé humaine », l’on découvre avec stupeur la désinformation organisée par le gouvernement britannique, durant dix ans, afin de protéger sa filière bovine...
La douloureuse affaire du sang contaminé a montré combien l’on pouvait regretter d’avoir proféré des commentaires susceptibles d’être interprétés plus tard comme de la désinformation : nos ministres gagneraient à y songer avant de tenir des propos inconsidérés. A cet égard, le rapport rendu par Lord Phillips, après trois ans d’enquête au Royaume-Uni, expose la manipulation exemplaire de l’opinion publique, conduite par des responsables politiques exclusivement préoccupés de la sauvegarde des intérêts financiers des lobbies. En ce domaine, les autres pays d’Europe n’ont rien à envier à l’Angleterre : tous ont, plus ou moins, tenté d’endormir la vigilance de leur population et de faire taire les médias. A l’heure actuelle, les certitudes entourant le fléau sont alarmantes : la maladie de la vache folle se transmet, non seulement par voie alimentaire, mais aussi par voie sanguine ; de plus, son agent pathogène - le prion hautement résistant - peut être présent chez d’autres espèces que le bœuf, tels le mouton et le porc, nourris de farine contenant des déchets de carcasses contaminées... Par ailleurs, il est abusif de faire croire que l’ESB se limite au cerveau et à la colonne vertébrale du bœuf : à l’heure actuelle, aucun fait scientifique ne permet d’établir avec certitude que d’autres tissus de l’animal ne sont pas infectés.
Lorsqu’il s’agit de protéger des intérêts économiques ou politiques, voire le prestige de la science et de la médecine, il y a toujours de « bonnes âmes » pour dénoncer ceux qui, selon elles, répandent la panique dans la population ou font naître des peurs irrationnelles chez le grand public. Les mêmes qui dénoncent ce qui est, en fait, une simple démarche d’information objective, ont pris l’habitude de considérer leurs semblables comme une foule aisément influençable. Mais n’est-il pas temps, au contraire, de considérer avec respect les parents qui surveillent l’alimentation de leurs enfants et s’inquiètent devant l’incurie des autorités ? Et, de même, ne faut-il point rendre hommage aux maires qui font interdire la viande bovine dans les cantines scolaires ? Eux, au moins, font face honnêtement à leurs responsabilités en choisissant la prudence. Si la crainte intervient dans leur choix, ce n’est pas parce qu’ils cèdent à une psychose, mais tout simplement parce qu’ils sont mis en demeure de combler les gouffres politiques, intellectuels et moraux ouverts par d’autres. L’un de ces vides, Richard Lacey, professeur de microbiologie à l’université de Leeds, le décrivait simplement : « il est étrange, écrivait-il en 1994, que personne ne pense à remettre en cause le sens biologique qui consiste à forcer des animaux naturellement végétariens à devenir carnivores, en leur faisant manger les restes d’autres animaux. »
Non, il n’y a jamais de raisons de céder à la panique. Mais peut-être que ceux qui veulent favoriser l’abrutissement du public considèrent tout changement des habitudes alimentaires de celui-ci comme une panique : cela en serait effectivement une, en effet, pour leurs marges bénéficiaires et leur autorité... Il reste de ce vaste débat que l’essentiel, pour chaque individu, est de prendre ses responsabilités en s’informant aussi largement que possible et en se référant ensuite à ce que lui dicte sa conscience, en dehors de toute pression. Aujourd’hui, prétendre que la consommation régulière de viande (autre que biologique) ne comporte aucun risque, relèverait de la tromperie. A chacun de se déterminer.
Geoffroi
Lecture conseillée :
>> L'homme et l'animal : De Lascaux à la vache folle - Claude Combes : Quel animal... que l'homme ! L'homme utilise l'animal pour son alimentation, son divertissement, sa protection. Il en dépend toujours plus pour sa santé à travers la fabrication de médicaments par des animaux transgéniques et, peut-être bientôt, les greffes d'organes animaux. Ces avancées scientifiques créent de nouvelles dépendances et obligations mutuelles. Existe-t-il un droit moral des animaux qui dépasserait l'intransigeante et sévère loi de la sélection naturelle ? Cet ouvrage retrace l'évolution historique du statut de l'animal, objet de culte chez les Égyptiens, machine de guerre pour Hannibal, source de protéines depuis le Néolithique, sujet traditionnel de distraction dans la tauromachie ou le cirque, compagnon apprécié et choyé de la vie moderne dans les pays riches.
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>> Le procès de la vache folle n'aura pas lieu - Jean-Claude Jaillette, Jean-Louis Thillier : Le procès de la vache folle n'aura pas lieu. La justice traque en vain les importateurs de farines animales et de viandes anglaises frappées d'embargo. Qu'elle démêle les fils de la désinformation, de l'imposture et de l'arrogance, et elle aboutira aux responsables de ce scandale de santé publique. La maladie aurait pu être éradiquée peu après son apparition dans les troupeaux ; de nombreuses victimes auraient ainsi pu être épargnées. Jean-Claude Jaillette et Jean-Louis Thillier ont exhumé des notes confidentielles, des publications scientifiques négligées et des dossiers médicaux oubliés. Sous la responsabilité de l'État français et de l'Europe, des informations ont été dissimulées aux consommateurs, des connaissances scientifiques occultées et des victimes écartées des statistiques officielles.
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>> Bio raisonnée OGM : Quelle agriculture dans notre assiette ? - Claude Aubert, Blaise Leclerc : Pesticides, nitrates, vache folle : l'agriculture d'aujourd'hui n'inspire plus confiance et n'est pas durable. Jusqu'à présent, la seule alternative crédible était l'agriculture biologique. Mais voici qu'arrivent l'agriculture raisonnée et les OGM, deux modes de production présentés comme garants du respect de l'environnement. Faut-il donc acheter bio ou opter pour le raisonné ? Devons-nous continuer à refuser les OGM ? Qui faut-il croire, alors que chacun prétend que la solution qu'il préconise est la seule bonne ? Et finalement, que devons-nous mettre dans notre assiette ? Un livre indispensable pour faire le choix, à travers nos achats, d'une agriculture qui protège notre santé et l'environnement.
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