| L'Escalade |
10 octobre 2000 |
« Le monde est submergé d’armes ». C’est par ces mots que Jayantha Dhanapala, chargé de la question du désarmement aux Nations Unies, s’est adressé au comité intergouvernemental sur le désarmement et la sécurité internationale. Alors que plus de la moitié des habitants de la planète vit avec moins de deux dollars par jour, a-t-il précisé, les dépenses militaires sont en constante augmentation : en 1999, l’ensemble des nations a investi plus de 780 milliards de dollars dans le domaine de l’armement. Nul besoin d’être un financier averti pour comprendre qu’une fraction de cette somme suffirait à régler la question de la pauvreté dans le monde et à permettre à des centaines de millions de miséreux de manger à leur faim, de se loger, d’être soignés et de pourvoir à l’éducation de leurs enfants...
Certes, lors du Sommet du Millénaire, au mois de septembre, la question du désarmement a bien été abordée : la déclaration finale n’a pas manqué d’insister sur la nécessité de mettre fin au trafic d’armes légères et de petits calibres. Malheureusement, la volonté politique fait grandement défaut lorsqu’il s’agit de traduire en actes ces belles résolutions. Il faut dire que les hommes politiques n’ont pas trop de raisons de se sentir concernés. En effet, d’après les statistiques, les catégories de population qui payent de leur vie l’expansion croissante du marché des armes légères sont d’abord les femmes et les enfants : le plus souvent, ils se retrouvent pris entre deux feux, sur une zone de combat. Ensuite viennent les dissidents, les activistes et les journalistes qui font souvent l’objet de violentes menaces de la part des forces de l’ordre. Enfin, il y a les soldats de la paix qui doivent faire face à des milices ou des bandes rebelles fortement armées ou encore les hommes d’affaire qui sont menacés d’enlèvement... Bref, jamais le monde n’a autant été soumis à la dictature de l’arme légère : la moindre tension ethnique débouche sur un massacre, les gangs se livrent de véritables guerres et même un enfant peut semer la terreur dans toute une contrée !
Le phénomène auquel se trouve confronté le monde moderne est donc aussi inquiétant qu’il est complexe : les outils de la violence sont présents à tous les niveaux des sociétés et partout dans le monde. Ils constituent des obstacles au développement économique et humain des nations et des menaces pour la démocratie et la justice. Si donc nos politiciens sont si peu enclins à prôner le désarmement, c’est non seulement parce qu’ils ne se sentent pas en danger, mais également parce que le développement de ce juteux marché - avec ses pratiques illicites - leur profite directement : l’opacité qui y prévaut constitue le milieu idéal où s’épanouit la corruption. Bien sûr, avant de rappeler nos élus à leurs responsabilités, l’honnêteté exige que chacun s’interroge sur la propre corruption qui le mine et que l’on doit, en partie, à la débauche de violence déversée par les médias, dans une sorte de glorification morbide de la masculinité où tout homme « digne de ce nom » porte sous son blouson une mitrailleuse et un chapelet de grenades...
Mais cette forme de corruption de l’esprit par la violence se manifeste d’une autre manière, plus perverse : l’escalade, cette pulsion - positive à l’origine - qui nous presse d’aller toujours plus loin. L’actualité en donne un exemple évident à travers le conflit qui met aux prises palestiniens et israéliens : les premiers ne se contentent plus de pierres mais utilisent à présent des fusils d’assaut, tandis que les seconds leur opposent rien moins que des chars et des hélicoptères, en une démonstration de puissance aussi ignoble que ridicule. En d’autres termes, l’être humain a une tendance naturelle à l’escalade que la violence et la haine savent parfaitement utiliser : si, en effet, l’individu n’a pas la possibilité de dépasser ses limites dans des domaines valorisants, il ne tardera pas à opter pour des solutions excessives, à la mesure de son conflit intérieur. En somme, si nous voulons que notre planète sorte la tête de cet océan de frustrations, il nous faut choisir nos dirigeants en fonction de leur capacité, non pas à dominer leur adversaire, mais à se dominer eux-mêmes. Et si, comme le préconisait Voltaire, ils savent danser, ce sera encore mieux pour la sécurité du monde.
Geoffroi |