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L'œuvre de la justice
9 février 2001


Un quotidien chilien vient de publier un document accablant pour le général Augusto Pinochet, récemment inculpé par le juge Guzman pour meurtres et enlèvements à l’encontre de 75 opposants à son régime, en 1973. Dans une note confidentielle signée de sa main, l’ancien dictateur justifie l’exécution d’un activiste par les « Caravanes de la Mort » : jusqu'à présent, les avocats du général Pinochet avaient toujours affirmé qu’il ignorait qu’il y ait eu des violations des droits de l’homme commises en son nom. A partir de maintenant, leur tâche se complique sérieusement, tant il semble difficile de faire croire à l’innocence d’un homme qui déclarait lui-même que « pas une seule feuille d’un arbre ne bougeait dans le pays, sans qu’il en soit aussitôt informé... »

Pour les familles des victimes et une grande partie de la population chilienne traumatisée par des années de tyrannie, les ultimes développements du dossier Pinochet constituent un important soulagement, de même qu’ils leur permettent de retrouver une certaine confiance dans leur justice. Pour les défenseurs des droits de l’homme, c’est aussi un moment décisif dans la lutte contre l’impunité et le nettoyage de la mémoire commune à tous les êtres humains. Cependant, il se pourrait bien que ce succès judiciaire soit le dernier. En effet, si un obstacle important vient de tomber sur la route qui conduit au procès d’Augusto Pinochet, il en reste un - et de taille - celui du temps. De Londres à Santiago, la justice est parvenue à dépasser les frontières de l’espace, laissant désormais moins de repos aux criminels. En revanche, la barrière du temps se dresse, intacte, et c’est derrière elle que Pinochet ira, sans doute, se réfugier : à 85 ans, ses jours sont évidemment comptés, mais, au cas où il survive à des années de procédure, qui osera encore traduire devant des magistrats un vieillard atteint de démence ? Plus encore, que peut-il arriver de mieux au clan Pinochet que le décès de son champion aux mains de la justice, mort « héroïque » qui autoriserait les siens à le couvrir du voile de martyr et à jeter l’anathème sur ses accusateurs. Un camouflet de plus pour la justice internationale...

En d’autres termes, alors que le droit accroît chaque jour sa dimension planétaire, il demeure pitoyablement l’esclave du temps de par sa focalisation sur les individus plus que sur les actes eux-mêmes, privilégiant l’aspect punitif sur la vocation éducative, préférant la culpabilisation à la responsabilisation. La conséquence de cette forme de justice étriquée s’exprime à travers l’infantilisation des accusés, lesquels utilisent tous les subterfuges possibles pour échapper à la sanction. De sorte qu’un « homme à poigne » comme le général Pinochet qui, autrefois, aurait placé l’honneur au pinacle du panthéon des vertus, perd sa dernière parcelle de dignité en s’ingéniant à nier les faits, tel un gamin pris à voler des pommes ! Et ces criminels de guerre qui tuaient femmes et enfants à tour de bras, du Rwanda à la Bosnie et sont prêts à tous les simulacres pour apitoyer le jury lorsqu’ils se retrouvent enfin dans le box des accusés ! Tel est le spectacle que donne la justice humaine en ce début de troisième millénaire : l’image un peu puérile d’un père fouettard désemparé lorsqu’il ne peut plus asséner de coups. Si nous sommes contraints de composer avec cette justice -l’impunité étant le pire des maux - nous ne saurions la célébrer, tant elle échoue dans sa vocation transformatrice des consciences.

L’efficacité d’une justice se mesure, en effet, à la dignité avec laquelle se comportent ceux dont elle instruit les dossiers : pour les victimes comme pour la société entière, il est préférable qu’un accusé soit moins châtié mais reconnaisse ses torts plutôt qu’il passe le reste de ses jours en prison, certain de son bon droit. Lorsque la justice en vient à ce que les coupables se considèrent comme des victimes, c’est qu’elle a en partie échoué dans son œuvre, laquelle doit être de permettre aux victimes de redevenir responsables d’elles-mêmes et, aux coupables, d’apprendre à être responsables des autres.

Geoffroi


Lectures conseillées :

>> La Folie de Pinochet - Luis Sepùlveda, François Gaudry (Traduction) : "J'écris parce que j'ai une mémoire et je la cultive en écrivant..." C'est cette mémoire qui nous rappelle l'existence d'un autre 11 septembre en 1973. Ce jour-là, le général Pinochet prit le pouvoir au Chili, avec l'aide de la CIA, en assassinant la démocratie et des milliers de citoyens de ce pays. Le président de la République, Salvador Allende, mourut dans le palais de la Moneda bombardé et une répression sanglante s'abattit sur le pays. Luis Sepulveda en fut victime, comme tant d'autres Chiliens. Le 16 octobre 1998, Pinochet fut arrêté en Angleterre à la demande du juge espagnol Baltazar Garzon, puis remis au Chili parce que souffrant de folie. Luis Sepulveda a écrit entre l'automne 1998 et 2000 dans différents journaux comme La Reppublica en Italie, El Pais en Espagne, TAZ en Allemagne, Le Monde en France, des textes entre articles politiques, chroniques et littérature, pour évoquer ces événements et leurs conséquences. Tous ces textes explorent la mémoire des vaincus qui ne veulent ni oublier ni pardonner. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Pinochet : Un dictateur modèle - Jean-Christophe Rampal, Marc Fernandez : "Pinochet est un participant de la dernière heure au coup d'Etat qui a conduit au renversement du président Allende. Certains officiers de rang intermédiaire l'ont considéré comme indécis dans son opposition à l'ancien président." Ce document de la CIA le confirme, le général Pinochet n'est pas l'organisateur du coup d'Etat du 11 septembre 1973, contrairement à ce qu'il a toujours affirmé. Cependant Augusto Pinochet s'emploiera, dès les premiers jours, à éliminer toute opposition : la dictature fera plus de 3 000 morts ou disparus et conduira à l'exil des milliers de Chiliens. Soutenue par les autres dictatures de la région et avec la bénédiction des Etats-Unis, la Junte qu'il préside participe au "plan Condor", outil de poursuite des opposants sur le continent américain et en Europe Le 16 octobre 1998, son arrestation à Londres marque une victoire pour la justice internationale, puis son retour au Chili laisse espérer un procès. Mais, en dépit des efforts du juge chilien Guzmân, Pinochet ne sera jamais jugé dans son pays, officiellement pour des raisons de santé. Ce livre met au jour, grâce notamment à des documents jusque-là classifiés, le rôle joué par les Etats-Unis - mais aussi par des réseaux européens - dans l'ascension et le maintien au pouvoir d'Augusto Pinochet. Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez revisitent l'histoire d'une dictature sanglante dont le principal acteur demeure trente ans après impuni. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Le cas Pinochet : Justice et politique - Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot : À travers un témoignage très personnel, les auteurs s'interrogent sur les relations entre la justice et le pouvoir politique à propos du cas Pinochet. L'idée de ce livre est née d'une double rencontre. D'une part avec la jeune fille qu'ils parrainent depuis que son père, militant communiste clandestin, a été enlevé par la police politique, en 1976, et a disparu. D'autre part avec le juge Juan Guzmàn qui a inculpé le dictateur. Les auteurs présentent dans un style clair et sobre les tensions, les difficultés de tous ordres, politiques et sociales que doit affronter le juge qui est soutenu dans son combat par les familles des victimes. Ce reportage au cœur du Chili d'aujourd'hui interroge les ambiguïtés d'un rapport au passé qui trouble les frontières sociales et politiques habituelles. Il permet aussi d'éclairer une partie des difficultés de la mise en place d'une justice internationale à compétence universelle. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Femmes et dictatures : être chilienne sous Pinochet - C. Blaya : "La démocratie chilienne est basée sur un pacte de silence... elle s'est révélée un échec" (Le Monde, 25 novembre 1998). Le processus de réconciliation sera inachevé tant que les responsabilités ne seront pas établies. Mais au-delà de la logique judiciaire et politique, il y a celle de ces familles dont les parents, les enfants ont disparu, ont été assassinés ou torturés, ces anciens prisonniers politiques à qui on demande d'oublier au nom de la raison d'Etat et qui depuis des années vivent dans le sentiment de la négation de leur souffrance, de leur existence. L'auteur propose, à travers des témoignages poignants de femmes chiliennes, de faire connaître et prendre conscience des atrocités sous Pinochet et de demander justice. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !


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