| La divinité perdue |
9 janvier 2001 |
Depuis quelques semaines, des millions de personnes affluent vers la ville d’Allahabad, au nord de l’Inde, pour y célébrer la Kumbh Mela ou « Fête de la Cruche » qui commence aujourd’hui. Cet événement spirituel constitue le plus grand rassemblement d’êtres humains : 70 millions de pèlerins environ vont ainsi se succéder au bord du Gange durant 42 jours afin d’y prendre un bain purificateur. Célébrée tous les douze ans depuis des millénaires, la Kumbh Mela réunit les membres de toutes les sectes hindouistes, mais aussi des fidèles appartenant à d’autres religions comme le bouddhisme ou le christianisme. C’est pour chacun l’occasion d’échanger des idées, d’exprimer sa foi et d’assister aussi au spectacle fascinant d’une parcelle de l’humanité en quête d’un mieux-être, voire de la rédemption...
Pour le gouvernement indien, l’organisation de la Kumbh Mela s’apparente aux travaux d’Hercule : des centaines de milliers de tentes ont été dressées, des dizaines de milliers de tonnes de nourriture ont été acheminées pour l’occasion à Allahabad, tandis que des centres informatiques ont été mis en place qui retransmettront les festivités dans 150 pays, permettant même aux croyants qui n’auront pu se déplacer de prendre un bain virtuel. La priorité totale est donnée à la sécurité : 20 000 policiers quadrillent le secteur où doivent se dérouler les moments forts de la fête. Ils ne seront pas de trop pour contenir la foule et éviter à tout prix un mouvement de panique qui peut rapidement déboucher sur un drame, comme la mort de plus de 500 personnes en 1954. Pour les organisateurs, les semaines qui viennent vont ressembler à une bataille opposant les forces de l’ordre à celles du chaos, à l’instar du combat céleste qui vit les démons disputer aux dieux la possession de la cruche contenant le nectar divin...
Tout avait commencé par l’arrogance du seigneur Indra : celui-ci ayant dédaigné le témoignage d’amitié que lui offrait un saint homme, il perdit tous ses pouvoirs et ses biens. Pour les retrouver, il lui fallut extraire de l’océan l’élixir d’immortalité, ce qu’il fit avec l’aide du seigneur Vishnu et de Brahma, le créateur de l’univers. C’est lorsque la cruche remplie d’ambroisie fut rapportée au ciel par Garuda que quelques gouttes tombèrent sur la terre, en des lieux qui devinrent sacrés à jamais. Aujourd’hui, des hommes, des femmes et des enfants se baignent à Allahabad et en d’autres villes de l’Inde où s’écoule le Gange, au moment où les astres entrent dans une conjonction particulière, espérant ainsi se guérir de leurs maux et obtenir le salut.
Que l’on soit ou non croyant, il est tout à fait remarquable que l’événement rassemblant le plus grand nombre d’êtres humains ait pour thème la divinité perdue. Et c’est comme si l’humanité avait régulièrement besoin d’entendre une voix, venue du fond des âges, pour lui rappeler que l’arrogance et le refus d’aimer sont des fléaux destructeurs, des océans de tristesse qui dissimulent à l’individu sa vraie richesse : le pouvoir illimité qui vient du cœur de son être.
Geoffroi |