| Quand le ridicule tue... |
8 septembre 2000 |
L’ICBL (International Campaign to Ban Landmines) - prix Nobel de la Paix 1997 - présentera son rapport 2000 dans quelques jours, à Genève, devant les représentants des états ayant ratifié le Traité d’Elimination des Mines Antipersonnel. A la lecture de ce document, on découvre que des mines antipersonnel ont été utilisées dans de nombreux conflits depuis mars 1999 : essentiellement en Tchétchénie par les forces russes, au Kosovo par l’armée yougoslave ainsi qu’en Angola, au Burundi, au Soudan, au Cachemire, aux Philippines etc. Toutefois, dans des pays infestés de mines comme le Cambodge ou l’Afghanistan, les campagnes de destruction ont permis de faire chuter notablement le nombre de victimes.
Le succès remporté par l’ICBL ne doit cependant pas être l’arbre qui cache la forêt : tandis que les nations se donnent bonne conscience en souscrivant au Traité et en procédant lentement au démantèlement de leurs stocks de mines - il en reste tout de même plusieurs centaines de millions en réserve - elles continuent leurs recherches en matière d’armes de destruction massive et laissent les armes légères se répandre tels des jouets... Ainsi, ceux qui se battaient naguère avec des lances et des flèches, utilisent à présent des fusils d’assaut et des lance-roquettes qui causent bien plus de destruction et de souffrances aux civils (un fusil AK 47 se négocie, en Afrique, pour moins de dix dollars). De même, des catégories de populations autrefois ignorées par la guerre - comme les enfants - y sont maintenant parties prenantes du fait de la simplicité de fonctionnement et de la légèreté des armes.
Bien sûr, nombreux sont ceux qui s’insurgent contre le trafic d’armes international qui va de pair avec la contrebande de drogue et de pierres précieuses : mais une opinion communément admise, y compris parmi certaines ONG, consiste à réclamer simplement un contrôle plus strict du commerce des armes de façon à s’assurer qu’elles ne sont vendues qu’à « l’utilisateur final autorisé ». Cette position naïve ne tient pas compte de la réalité de l’industrie de l’armement dont l’objectif est de produire des armes toujours plus efficaces c’est-à-dire tuant davantage d’êtres humains pour un coût toujours plus réduit. Ainsi, dès lors qu’une nation se dote d’un armement plus moderne, elle est aussitôt imitée par ses voisines et toutes s’empressent alors de liquider leurs surplus, permettant à un quarteron de criminels de se procurer à bon marché de quoi mettre leur région à feu et à sang.
On l’aura compris : la recherche et le développement d’armes toujours plus sophistiquées sont réellement une cause fondamentale des conflits. Dans l’état actuel de l’âme humaine, il est, en effet, inévitable que l’homme en vienne à expérimenter ce qu’il a créé. Et cela survient d’autant plus facilement que des arguments sociaux comme la création ou le maintien d’emplois - ou même des justifications morales comme la légitime défense - permettent de donner une figure propre et des habits honnêtes à l’abjection. C’est donc seulement par l’émergence d’une morale supérieure, exprimant clairement à quel point il est contraire à la dignité humaine de penser et de donner existence à des armes, que la tendance autodestructrice actuelle pourra être inversée : ne nous y trompons pas, il est totalement absurde de prétendre développer une culture de paix tout en admettant que des multinationales perfectionnent leur savoir-faire en matière de violence et de mort. Cela est profondément ridicule et, en ce domaine, le ridicule tue massivement...
Geoffroi |