| Combattre le mal ? |
Mercredi 7 novembre 2001 |
Lors de la Conférence sur le terrorisme qui se tenait hier, à Varsovie, le Président des Etats-Unis a lancé un avertissement à la communauté internationale, déclarant « qu'aucune nation civilisée ne pouvait rester neutre dans ce conflit. » George Bush a, par ailleurs, ajouté que les états qui ne s'engageraient pas fermement dans la guerre contre le terrorisme « devraient rendre des comptes. » « Soit vous êtes avec nous dans cette lutte, soit vous êtes contre nous, » a-t-il finalement prévenu, espérant ainsi rassembler les énergies autour de lui, alors que son pays se trouve dans une situation particulièrement délicate. Non seulement le gouvernement américain n'a obtenu aucun résultat probant après un mois de frappes sur l'Afghanistan, mais il doit faire face en outre à des critiques de plus en plus virulentes. Aussi George Bush n'a-t-il pas hésité à placer la barre très haut en invoquant, une fois encore, la bataille engagée par les Etats-Unis contre le diable...
« Nous ne combattons pas l'islam, nous combattons le diable », a donc décrété Bush dans son discours, en se fondant sur l'intention de Ben Laden de se procurer l'arme nucléaire. Sans doute le Président américain, en adoptant ce style de langage, ne pensait-il pas impressionner ses homologues européens, mais plutôt se rallier une opinion publique internationale méfiante à son égard. Il est vrai que le thème de la guerre contre « le mal absolu » est plutôt porteur, si l'on en juge par le succès remporté par les jeux vidéo qui basent unilatéralement leur scénario sur l'idée du héros sauvant l'univers de l'anéantissement... Mais les adolescents « accros de la Gameboy et de la Playstation » seraient-ils les seuls à être sensibles à cette forme de discours ? Peut-être pas. La propagande en usage depuis le début du conflit a pour objectif de contraindre les esprits à opter pour une position radicale. De plus, autant les visions de Dieu sont différentes et portent à la diversité des interprétations, autant la perception du « diable » est caricaturale et propre à l'uniformisation des consciences. Qui pourrait, en effet, s'opposer au projet de lutter contre le mal, dès lors que ce dernier lui aurait clairement été désigné ? Il est vrai que le spectacle d'individus pressés d'assassiner des millions d'innocents, au moyen d'une arme biologique ou nucléaire, correspond assez bien à l'idée que les humains se font du mal absolu : une force destructrice poussant des êtres - forcément irrécupérables - à faire disparaître tout ce qui leur déplaît, voilà qui est pour le moins révoltant...
Une fois la cible maléfique identifiée et livrée à la vindicte populaire, tous les moyens semblent alors bons pour la pulvériser : attaquer, bombarder, exécuter, affamer sont la règle à suivre et tant pis s'il en résulte des morts civils, des famines, des tortures, des injustices... Tout est devenu si clair, si simple et c'est avec soulagement que chacun s'en remet au vieil adage qui dit que « la fin justifie les moyens ! » Malheureusement pour les naïfs, leur déception est assurée. Depuis l'aube des temps, l'homme se convainc périodiquement que son ennemi représente le « mal absolu » et, malgré tous les efforts qu'il emploie à l'annihiler, il échoue systématiquement, le « mal » prenant toujours une forme nouvelle. C'est que trop d'êtres humains se laissent facilement subjuguer par ces pantins que sont George Bush, Vladimir Poutine, Jiang Zemin etc. Par malheur, ces derniers ne connaissant Dieu et l'homme que de très loin, se forgent une idée ridicule de ce qu'est le diable et de la façon dont il faudrait le combattre. Autrement dit, ils sont incompétents lorsqu'il s'agit de discerner le bien du mal et finissent par précipiter leur peuple dans le gouffre qu'ils comptaient éviter, tant les chemins qu'ils empruntent sont obscurs.
Ainsi, l'humanité se voit aujourd'hui confrontée comme hier à l'absurde et à l'irrationnel. L'on tue des centaines d'innocents pour venger la mémoire de 5 000 autres ; l'on sème le chaos afin d'échapper - croit-on - à de plus grands troubles. Bref, l'on sépare l'objectif à atteindre et les méthodes pour y parvenir, alors que le plus humble des humanistes et le moins éclairé des croyants sait bien que fin et moyens, principe et stratégie sont rigoureusement indissociables. Et que celui qui sépare les membres de ce corps unique devient lui-même « diabolique » au sens littéral du terme (« diabolos », celui qui désunit, divise)... Lutter contre le mal est une lourde tâche dont la responsabilité devrait revenir à des gens sérieux. Nous ne pourrons en finir avec l'appétit de destruction de quelques fanatiques en usant de hautes technologies, de violence, d'injustice, de vanité et d'arrogance. La puissance de feu n'est rien à côté des qualités humaines ; le versement du sang n'a jamais entraîné autre chose que l'accroissement de son propre flot ; le mépris de la vie des uns ne permet pas la sauvegarde de celle des autres ; le vide intellectuel et la prétention ne bâtissent point de morale.
Tout cela, nous le savons parfaitement, de même que nous savons que seuls la fraternité, le respect d'autrui, le sens de la justice, la remise en question de soi et le dialogue nous permettront de sortir de cette crise. Pourtant, nous hésitons quant à la démarche à suivre, signe du conflit qui se joue à l'intérieur de nous et donc de notre propre division. Commençons alors par combattre le mal le plus proche de nous c'est-à-dire celui que nous pouvons, sans grand effort, percevoir en nous : par exemple, ce qui nous pousse à nous croire toujours du côté du bien et de ce qui est bon pour le reste du monde... Une fois ce petit travail d'honnêteté accompli, nous serons aptes à distinguer le « malin » chez autrui, mais sans doute voudrons-nous l'éradiquer par d'autres moyens que ceux que nous proposent aujourd'hui de bien pauvres diables...
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ?
Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !
>> 11/9 : Autopsie des terrorismes - Noam Chomsky : Sollicité par les médias internationaux, le linguiste anarchiste américain Noam Chomsky s'est livré à une analyse de la situation au lendemain des attentats du 11 septembre. Ces entretiens sont aujourd'hui rassemblés dans un petit livre publié au Serpent à plumes : 11/9. Loin de la déferlante consensuelle qui a submergé nos ondes après cette date, Chomsky démonte le système de propagande mis en oeuvre par les autorités américaines et les médias, notamment à travers l'emploi d'une terminologie très précise. Il questionne par exemple le sens de la formule "guerre contre le terrorisme" en rappelant qu'aucune puissance occidentale ne peut respecter sa propre définition officielle du terme "terrorisme" : les États-Unis ne sont-ils pas le seul pays à avoir été condamné pour «usage illégal de la force» contre le Nicaragua par la Cour internationale de justice de La Haye (1986) ? Par conséquent, le seul pays dont le terrorisme a été établi à l'aide de preuves ?
Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !
>> La Loi du plus fort : Mise au pas des Etats voyous - Noam Chomsky, Ramsey Clark, Edward W. Said : Trois intellectuels américains de renommée internationale, Noam Chomsky, Edward W. Said et Ramsey Clark, posent dans trois contributions indépendantes la question de la définition par les Etats-Unis des États dits « voyous ». Ils démontrent que les actions engagées contre eux peuvent être en contradiction avec les résolutions des Nations unies et le droit international. Ensemble, ils révèlent la face noire de la politique étrangère américaine.
Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !
>> Guerre et mondialisation : A qui profite le 11 septembre ? - Michel Chossudovsky : Une guerre trop vite déclarée contre des ennemis trop vite identifiés ? Quelques heures après les attentats du 11 septembre, l'administration Bush déclare ouvertes les hostilités contre le terrorisme, Ben Laden, l'Afghanistan, l'islam politique... À croire que cette date a servi de prétexte inespéré aux ambitions et aux nécessités de la politique américaine. Remontant aux origines de la présence des services secrets américains en Asie centrale depuis la Seconde Guerre mondiale, Michel Chossudovsky dénonce le chantage de l'administration républicaine aux talibans, à la veille du 11 septembre. Devant les résistances afghanes aux offres de la société pétrolière Unocal, l'ultimatum américain est le suivant : « Soit vous recevez un tapis d'or, soit vous recevez un tapis de bombes ! »
Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !
|