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Léviathan
7 décembre 2000


C’est aujourd’hui que débute le Sommet de Nice qui réunit les dirigeants des quinze nations de l’Union Européenne. La France, qui en assure la présidence, voudrait bien faire de cette conférence intergouvernementale un événement historique, en obtenant un accord sur une refonte du fonctionnement même des institutions européennes, notamment la suppression du droit de veto. Le pari semble toutefois très risqué du fait de l’extrême sensibilité nationale des participants, lesquels n’ont pas l’intention de se plier à n’importe quelle décision qui, antérieurement, relevait de leur seule souveraineté. Par ailleurs, les dizaines de milliers de manifestants - syndicalistes, antimondialistes et autres défenseurs des droits de l’homme - qui défilaient hier dans les rues de Nice et continueront de le faire durant tout le sommet, espèrent bien attirer l’attention du grand public sur les aspects cachés des négociations et leurs conséquences sur les libertés individuelles.

Parmi les thèmes fondamentaux abordés à Nice se trouve la question du veto national qui permet à un état, dans certains domaines, d’empêcher l’application d’une mesure désirée par tous les autres. De l’avis général, un tel dispositif ne peut être maintenu alors même que les Quinze s’apprêtent à s’ouvrir, dans les prochaines années, à une multitude d’autres petits pays européens. C’est donc vers l’extension du système de vote à la majorité qualifiée que se dirige l’UE, système déjà en application dans de nombreux secteurs où il suffit de la majorité des deux-tiers pour qu’une décision soit adoptée par l’ensemble de la communauté. Selon l’Observatoire de la Mondialisation et l’organisation Attac, la généralisation de ce procédé aurait sans doute pour résultat des progrès sociaux et fiscaux, mais elle faciliterait également l’adoption de mesures ultra-libérales en matière commerciale, sans que les mouvements citoyens puissent s’y opposer par des pressions sur leurs élus. C’est exactement ce que cherchent à obtenir les firmes transnationales en demandant une modification de l’article 133 du Traité d’Amsterdam qui garantissait jusqu'à présent l’autorité des parlements nationaux sur les accords en matière de services, d’investissements et de propriété intellectuelle. En d’autres termes, il s’agit de laisser la bride sur le cou au libéralisme dans des domaines aussi vitaux que la santé, l’éducation ou l’environnement, ce qui constitue une véritable insulte à la démocratie et aux droits humains.

Mais ce n’est pas tout ! Les associations et les syndicats présents à Nice s’opposent également à la Charte européenne des Droits Fondamentaux que les Quinze entendent adopter. S’agissant des droits économiques et sociaux, elle traduit des régressions considérables sur bien des points : droit de grève, droit au travail, droits des syndicats etc. Mise au point par des experts au lieu d’avoir fait l’objet de larges consultations au sein des états, cette charte bafoue les droits des citoyens et entérine de graves inégalités de traitement à l’égard des travailleurs étrangers. En elle-même, elle constitue l’expression parfaite du peu d’intérêt que manifestent les gouvernements européens pour la défense des droits fondamentaux de la personne. Reste à savoir si les individus concernés se soucient de leurs propres droits et ce qu’ils comptent entreprendre pour les faire respecter... A l’heure actuelle, l’Europe s’emploie à restreindre leurs moyens de contrôle sur leur destin au profit de l’expansion délirante des trusts industriels et financiers. Ainsi, après avoir délégué leur pouvoir aux états, les citoyens se retrouvent aujourd’hui littéralement subjugués par la puissance des multinationales : nul ne sait encore s’ils auront le courage de se réveiller ou s’ils préféreront rester plongés dans l’hébétude, au pied du Léviathan...

Geoffroi


Lectures conseillées :

>> L'illusion économique - Emmanuel Todd : À la double utopie, économique et monétaire, d'une mondialisation dont les contre-performances sont patentes, et à la démission des classes dirigeantes, Emmanuel Todd oppose un retour à une forme de protectionnisme national dans les relations commerciales extérieures, qui permettrait le renforcement du libéralisme à l'intérieur, la relance de la demande globale, et par-là même un véritable retour à l'idéal démocratique égalitaire, actuellement largement bafoué par les élites dirigeantes. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

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