| Les
trente-neuf marches |
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Mardi 6 mars 2001
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Depuis hier, l’actuel président de l’Afrique du Sud, Thabo Mbeki, et l’ancien, Nelson Mandela, font face à une action en justice menée par les géants de l’industrie pharmaceutique mondiale. Leur crime : vouloir sauver la vie de plusieurs millions de leurs concitoyens, porteurs du virus du SIDA. Trente-neuf compagnies s’estiment, en effet, lésées par un amendement à la loi sud-africaine sur les médicaments, permettant au gouvernement d’importer des traitements génériques beaucoup moins chers que ceux proposés par ces multinationales. Elles y voient une violation des règlements internationaux en matière de brevets, susceptible de porter atteinte aux immenses profits qu’elles dégagent chaque année sur ce marché particulièrement juteux. Depuis l’ouverture de la procédure judiciaire, il y a trois ans, le gouvernement sud-africain a donc dû cesser de s’approvisionner en médicaments à bas prix : 400 000 personnes sont ainsi mortes par suite de maladies liées au SIDA...
Devant le comportement inhumain de ces firmes, les organisations humanitaires Oxfam et Médecins Sans Frontières (MSF) ont lancé une campagne internationale en direction des industriels, des gouvernements et de l’Organisation Mondiale du Commerce pour qu’ils fassent en sorte que les populations des pays pauvres puissent accéder à ces traitements indispensables. Actuellement, en Afrique du Sud - pays du monde le plus gravement touché par le SIDA - 66 % de la population n’a pas les moyens de s’offrir les médicaments : chaque jour, 700 personnes décèdent, tandis que 1700 autres (dont 200 nouveau-nés) sont infectées ; chaque jour, GlaxoSmithKline (GSK) - fusion de Glaxo Wellcome et SmithKline Beecham - engrange 15 millions de dollars de bénéfice... Une comparaison extrêmement choquante qui n’a pourtant rien d’artificiel : ce géant de l’industrie pharmaceutique vend ses produits jusqu'à vingt fois plus cher que leurs équivalents fabriqués en Inde et il entend bien mettre à genoux le gouvernement sud-africain afin de protéger son empire. Il faut savoir que parmi les firmes engagées dans cette action judiciaire, cinq d’entre elles ont un chiffre d’affaire global plus de trois fois supérieur au budget national de l’Afrique du Sud : ce sont GSK, Merck, Bristol-Myers Squibb, Roche et Boehringer-Ingelheim.
Les mots manquent, bien évidemment, pour décrire l’inhumanité de ce qui se déroule, depuis hier, à Pretoria : des entreprises soucieuses de leur image de « chevaliers blancs » de la santé publique sont en train de perpétrer un crime innommable à l’encontre des populations des pays pauvres, dans le seul but d’accroître leur puissance, déjà considérable. Comment donc ne pas être bouleversé qu’une cour de justice puisse seulement prendre en compte leurs honteuses revendications ? Qu’il n’existe pas de lois internationales imposant à ces profiteurs de renoncer à leur gain quand l’avenir d’une nation, voire d’un continent entier, est en jeu, illustre de façon dramatique la perversion d’un système où l’argent et la thésaurisation sont les seules motivations. Ne nous y trompons pas, c’est bien une guerre qui est en train de se jouer avec, d’un côté, des peuples cherchant à se protéger, et, de l’autre, des structures inhumaines devenues semblables à des « machines à sous », incapables de tendre la main à leurs semblables : de véritables « bandits manchots » habiles à donner une apparence légale à leurs tricheries.
On ne le répétera jamais assez : la santé et la préservation de la vie ne doivent, en aucun cas, être à l’origine de si grands profits ! La joie de sauver la vie d’un homme, d’une femme ou d’un enfant n’est-elle pas une motivation suffisante pour faire progresser la recherche ? Et ne devrait-on pas veiller scrupuleusement à ce qu’elle le soit et qu’elle le reste éternellement ? Bien des scientifiques, au moment de leur découverte, étaient nourris par de tels idéaux. Il est donc intolérable que des dinosaures du capitalisme aient ainsi fait que leurs travaux soient la cause de tant de désespoir : lorsqu’une œuvre bonne devient source de malheur, l’humanité descend dans l’abîme. Aujourd’hui, elle vient d’en dévaler trente-neuf marches.
Geoffroi |