| Responsabilité et joie |
6 février 2001 |
La commission Volcker chargée d’enquêter auprès des banques suisses sur les comptes ayant appartenu à des victimes de l’Holocauste a rendu public, hier, les résultats de ses travaux. Une liste de 21 000 comptes « en sommeil » a été publiée sur Internet afin de permettre aux bénéficiaires de se manifester durant les six mois qui viennent. L’année prochaine, ce sont plus d’un milliard de dollars qui seront ainsi versés en compensation des actifs et des biens disparus ou volés durant la Seconde Guerre Mondiale. Dans le même esprit, le gouvernement de l’Allemagne et les principales industries du pays ont créé un fond de cinq milliards de dollars pour indemniser les travailleurs forcés dont on estime le nombre à près d’un million de personnes.
Mais le plus difficile à admettre est qu’il ait fallu plus de cinq décennies pour en arriver là. Des années pendant lesquelles certaines grandes entreprises allemandes se sont efforcées de fuir leurs responsabilités, tandis que les banques suisses s’employaient à minimiser l’importance des faits. A présent, des victimes vont enfin recevoir un dédommagement pour leurs souffrances et c’est tout à l’honneur du gouvernement allemand que d’avoir favorisé ce processus par la création de la fondation « Mémoire, Responsabilité et Futur ». Toutefois, nous savons bien que l’argent en lui-même ne peut apporter qu’un soulagement limité et que seules les expressions de solidarité ont le pouvoir d’effacer les plus douloureux souvenirs. Parfois, l’argent et la fraternité peuvent cependant aller de pair lorsque le premier devient la traduction concrète de la seconde. C’est ainsi que des citoyens de Münster, ayant réalisé que des travailleurs forcés biélorusses avaient été employés dans leur ville, ont décidé de partir à leur recherche. Ils versent aujourd’hui, à chacun d’eux ou à leurs héritiers une petite allocation mensuelle. De même, le prix Nobel de la Paix, l’écrivain allemand Günther Grass, choqué comme bon nombre de citoyens allemands par la mauvaise volonté de certains industriels relativement à leurs responsabilités durant la guerre, demanda publiquement à ses compatriotes d’envoyer leur participation financière à la fondation. Des témoignages individuels de responsabilité qui n’ont rien de commun avec une reconnaissance de culpabilité.
Il est vital, aujourd’hui, que nos sociétés parviennent à établir une différence nette entre ces deux notions et cessent de rejeter leurs responsabilités par crainte d’être frappées par la honte de la culpabilité collective. Si la culpabilité disparaît avec le décès des coupables, la responsabilité, elle, ne disparaît jamais : elle adopte seulement des formes différentes au gré des exigences de la fraternité. Et c’est ainsi que des individus qui n’ont en rien été impliqués dans des exactions contre des juifs, ont à cœur de participer à réparer les torts que d’autres, avant eux, ont commis. C’est ainsi que des hommes et des femmes épris de justice s’engagent dans des actions humanitaires pour restaurer ce que leurs semblables ont détruit... Il ne faudrait pas que les gouvernements ou les ONG nous tiennent lieu de paravents - nous empêchant d’agir individuellement en êtres responsables - paravents dont nous ne sortirions que pour assumer nos erreurs ! Quel que soit le milieu dans lequel nous vivons, quelles que soient nos croyances et incroyances, nous n’avons jamais à nous sentir coupables de quoi que ce soit d’injuste, dès lors que nous n’y avons pas participé directement. En revanche, il nous appartient de nous vouloir responsables de tout : c’est précisément là que réside la grandeur de notre nature en ce qu’elle rend chacun d’entre nous capable de combler les carences terribles de ce monde au moyen de sa volonté, de son énergie, de son Amour. Et cela sans limites. Ne refoulons pas ce besoin, ne nous privons pas de cette joie.
Geoffroi |