| Le devoir d'examen |
Jeudi 5 juillet 2001 |
Le premier ministre de la République Serbe de Bosnie, Mladen Ivanic, a annoncé hier qu'une loi serait bientôt votée au parlement qui permettrait l'extradition de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic vers La Haye. Même s'il n'est pas certain que les députés bosniaques acceptent si facilement de coopérer avec le Tribunal Pénal International (TPI), il ne fait aucun doute que le filet se resserre autour de l'ancien président de la Bosnie et de son commandant en chef des armées, tous deux poursuivis pour crime contre l'humanité et génocide. Ivanic a d'ores et déjà prévenu que son gouvernement ne pourrait mener à bien l'arrestation des deux criminels sans l'aide de la SFOR, la force de maintien de la paix en Bosnie : mais l'Europe et les Etats-Unis ont-ils vraiment envie d'entendre tout ce que ces tristes personnages ont à dire ?
Evidemment, le témoignage de Karadzic pourrait s'avérer précieux, s'agissant de l'inculpation en cours de Slobodan Milosevic sur les dossiers de la Bosnie et de la Croatie. Toutefois, lorsqu'il se retrouvera devant la justice internationale, notre homme risque fort de se livrer à un exercice qui a le don d'importuner les politiciens au plus haut point : le grand déballage. Il faut dire que l'enjeu est de taille puisqu'il s'agit pour Karadzic et Mladic de répondre du crime le plus terrifiant perpétré en Europe depuis la Seconde Guerre Mondiale : l'extermination de 7 000 Bosniaques musulmans lors de la prise de Srebrenica, grâce à la passivité complice des Nations Unies. Un événement qui, d'après Kofi Annan, hantera pour toujours l'histoire de cette institution. Et l'on peut être sûr que la seule idée que des révélations puissent être faites sur cette tragédie doit également être source d'insomnies pour quelques responsables politiques et militaires. Autrement dit, il ne serait pas étonnant que Karadzic et Mladic n'arrivent jamais à La Haye...
Autant la communauté internationale a intérêt à ce qu'ait lieu le procès de Milosevic, autant celui des bourreaux de Srebrenica est susceptible de l'inquiéter. De sorte que c'est précisément sur ce dossier que les défenseurs des libertés et de la fraternité pourront prendre le pouls de la justice internationale naissante. Certes, il y aura toujours des individus sans scrupules pour se décharger de leurs responsabilités sur Karadzic et Mladic, mais, cette fois, il n'y aura pas la promesse de milliards de dollars pour favoriser leur transfèrement et l'esprit de vengeance des dirigeants occidentaux se sera passablement émoussé avec les années et l'émergence d'un vague sentiment de culpabilité. Ce sera donc l'occasion pour nos soi-disantes démocraties de prendre conscience des errements criminels de leurs politiques et de la légèreté avec laquelle elles traitent les droits humains. L'exercice de la justice n'a, en effet, pas seulement pour but de prodiguer un soulagement aux victimes et de forcer les responsables à assumer leurs fautes : il a aussi pour objectif de permettre aux sociétés de s'améliorer. Or, ces dernières ne le peuvent si leurs dirigeants prônent le devoir de mémoire tout en affichant une mémoire courte. Invitons donc fermement ceux qui nous gouvernent à pratiquer le "devoir d'examen" concernant leurs responsabilités en cours : cela pourrait peut-être leur sauver la mise...
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> A la recherche de la Bosnie-Herzégovine - Marianne Ducasse-Rogier : L'ouvrage de Marianne Ducasse-Rogier analyse en profondeur et dans sa globalité la gigantesque entreprise de reconstruction de la Bosnie-Herzégovine qu'a constitué la mise en œuvre de l'accord de paix de Dayton signé en novembre 1995. Cette étude pluridisciplinaire et critique aborde tous les aspects de l'opération originale de consolidation de la paix entreprise à cette occasion. Elle traite en particulier des questions de sécurité (extérieure et intérieure) et, sur le plan civil, de la démocratisation, des élections, du retour des réfugiés, de la réforme de la justice et des médias ou encore de la lutte contre la corruption.
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>> Une guerre sans vainqueur : Yougoslavie 1991-1999 - Radu Ciobotea : De 1991 à 1999, Radu Ciobotea, correspondant pour le journal roumain l'Evenimentul Zilei, parcourt la Yougoslavie en guerre. Des premiers affrontements en Slovénie, lors de la sécession de la petite République, jusqu'au bombardement de la Serbie par l'OTAN en 1999, l'auteur relate une guerre voulue par des tyranneaux avides, s'enlisant du fait de l'incurie des Occidentaux, et subie par tous les peuples de la Yougoslavie. Les protagonistes ou les victimes - mais ici ce sont les mêmes - s'entretuent sans se voir, parce que le regard de l'autre est le regard d'un cousin, d'un beau-frère, d'un ami. Alors on attend la nuit, comme dans Sarajevo bombardée, et on tire en aveugle sur le camp d'en face, en lui façonnant une identité abstraite pour oublier qu'il est humain : Serbe, catholique, Musulman, Croate, orthodoxe. A travers ses articles, Radu Ciobotea rend compte de l'absurde, parce qu'il fut au plus près de la réalité pendant le naufrage. Et, ce faisant, il nous dit ce que nous ne voulons toujours pas entendre de ce côté-ci de l'Europe : que la guerre, ce n'est jamais réductible au combat du Bien contre le Mal, qu'il existe aussi des démocrates croates, des civils serbes massacrés par les troupes d'lzetbegovic, des Musulmans laïcs, des Serbes pacifistes... et des grands-pères qui ressuscitent leur petit-fils.
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>> Eclats de guerre - Alexandre Boulat, Bernard-Henri Lévy (Préface) : Depuis 1989, Alexandra Boulat couvre les événements qui font l'actualité et une sensibilité qui n'ont cessé de s'affirmer. Mais ce sont ses reportages sur les différents conflits de l'ex-Yougoslavie qui l'ont établie comme une figure primordiale de la photographie internationale. Ce travail a fait l'objet d'une grande exposition à Visa pour l'Image à Perpignan en 1996. La centaine de photos sélectionnées pour ce livre constitue le best-off de dix ans d'un parcours d'exception. Ce livre pourrait aussi s'appeler "une femme dans la guerre", tant le regard qu'il porte sur les événements qui ont ensanglanté l'Europe à la fin du XXe siècle, est un regard de femme, empli d'étonnement et de compassion. Alexandra Boulat est l'une des très rares personnes à avoir suivi le conflit yougoslave, du tout premier assaut sur la Slovénie à l'entrée des troupes de l'OTAN au Kosovo. Avec un talent qui lui a valu l'admiration de ses pairs et du grand public, elle n'accuse ni ne stigmatise. Ce qu'elle fait est bien plus beau et bien plus important que cela : elle en appelle à nos consciences. En montrant la guerre telle qu'elle est, avec sa violence, son malheur mais aussi, pourquoi le cacher, avec la fascination qu'elle exerce sur nous tous, elle témoigne. Et cette modestie donne une force inouïe à ses images "quotidiennes" au premier abord. Leur indéniable beauté ne naît de surcroît jamais d'une recherche esthétique pure, mais d'un désir profond de rendre un peu de leur dignité à ceux qui souffrent.
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>> Milosevic, la diagonale du fou - Florence Hartmann : Véritable plongée dans l'incroyable engrenage qui a mené à l'horreur, l'enquête de Florence Hartmann permet de comprendre en quoi les innombrables crimes commis ne sont nullement une conséquence des conflits successifs mais bien leur but réel. Loin des thèses qui associent les hoquets de l'histoire récente à une malédiction originelle pesant sur la Yougoslavie, Florence Hartmann démontre que le nationalisme serbe affiché n'est que le prétexte avancé par d'anciennes élites communistes cherchant à se maintenir au pouvoir à tout prix. Depuis les origines de la folie meurtrière jusqu'à la guerre du Kosovo, La diagonale dit fou retrace l'itinéraire qui a conduit Milosevic à affronter l'une des plus grandes coalitions militaires du siècle.
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>> Le tribunal pénal international : Gardien du nouvel ordre mondial - John Laughland : C'est une dangereuse illusion d'imaginer que les Etats puissent être gouvernés par des gardiens qui, eux, ne rendent de comptes à personne. Il serait grave qu'au début du XXIe siècle, l'humanité oublie cette leçon fondamentale de toute politique - à savoir que la justice consiste dans l'équilibre - et qu'elle s'achemine ainsi, au nom de principes universels et abstraits, vers un nouveau système de pouvoir mondial, détaché de tout contre-pouvoir réel.
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