| Les hommes de paille |
5 octobre 2000 |
« La dépouille empaillée d’un homme de race blanche, exhibée depuis un siècle dans le musée d’une petite ville du sud de l’Afrique, vient d’être restituée à son pays d’origine, après les protestations vigoureuses de la Commission des Droits de l’Homme du Parlement Européen auprès de l’Organisation de l’Unité Africaine... » Voilà une information qui, si elle était authentique, provoquerait bien des émois et des débats dans l’opinion publique occidentale. En réalité, c’est l’inverse qui s’est produit : le corps d’un guerrier bushman, exposé durant des décennies dans un musée de Catalogne sous le nom d’ « El Negro », est arrivé hier au Botswana où il a reçu un accueil triomphal. Il y recevra une sépulture officielle dans un parc public de Gaborone, la capitale.
C’est en 1830 que le cadavre de ce guerrier avait été retiré de sa tombe par des taxidermistes français. Donné par la suite à un naturaliste espagnol, il devint la principale attraction du musée de Banyoles jusqu'à ce que des plaintes s’élèvent qui aboutirent à une condamnation de la part des Nations Unies et de l’OUA et de vives critiques internationales. Aujourd’hui, c’est le soulagement qui prévaut chez les protagonistes de cette affaire, après la décision des autorités locales de rendre le corps à sa terre natale. Reste à présent à tirer quelque nourriture pour l’esprit de ce singulier et triste événement...
Imaginons un seul instant qu’un individu de race blanche soit exposé au Musée de l’Homme, à Paris : ne serait-il pas normal de s’indigner qu’un être humain soit ainsi réduit à un simple objet de curiosité ? Et si cette même personne était montrée au public africain, par exemple, ne parlerait-on pas immédiatement de racisme ? A l’évidence, oui ! Seulement, les faits étant inversés, l’information semble d’une bien moindre importance à nos médias nationaux, pourtant friands d’images choquantes. C’est que nous avons l’habitude de nous apitoyer sur ce qui nous ressemble et de ne verser des larmes que lorsque nous avons entamé un processus d’identification. Réduits à subir un perpétuel bombardement d’informations, nous adoptons facilement le statut de victimes : nous sommes innocents de tous ces crimes ! Dès lors, tout ce qui nous semble porter l’attribut de l’innocence bafouée affectera notre sensibilité : un animal que l’on maltraite, un enfant qui tombe sous les balles... A l’inverse, si nous ressentons chez autrui une culpabilité, nous resterons plus facilement de marbre : le condamné à la chaise électrique pour meurtre a, lui, beaucoup moins de chances de nous émouvoir.
L’important à nos yeux, c’est donc que nous ayons un point commun évident avec notre semblable, seul moyen pour que nous lui reconnaissions un peu de cette pureté qui nous émeut. Mais si l’autre est différent au point que nous ne percevions aucun élément de similitude, alors commence un processus d’éloignement : et plus nous nous sentons innocents et purs, plus l’autre nous apparaît comme potentiellement coupable de par sa simple « étrangeté ». En d’autre termes, il n’y a pas de véritable neutralité dans nos rapports avec autrui, de sorte qu’une différence peut facilement devenir une dissemblance, objet de risée, de soupçons, d’exclusion, voire de haine.
Oui, l’être humain a bien du mal à reconnaître à l’ensemble de ses congénères une intégrité aussi inviolable que la sienne. Cela lui est si peu naturel qu’il lui faudra faire l’effort de dresser la liste de tout ce qu’il partage avec les membres d’autres races ou d’autres communautés, pour qu’il finisse par se convaincre que tous sont des personnes également humaines, dont la dignité ne dépend ni du comportement ni de la couleur de peau. Alors, s’il tombe nez à nez avec un malheureux bushman emprisonné dans sa vitrine, il se scandalisera peut-être, se disant : « c’est mon ami qu’ils ont empaillé ! »
Geoffroi |