| Orange comme l'enfer |
Mercredi 4 juillet 2001 |
Des scientifiques représentant les gouvernements américain et vietnamien se sont mis d'accord sur la tenue d'une conférence relative au déversement massif de dioxines sur le Vietnam et à ses conséquences pour l'être humain et l'environnement. Dans les prochains mois, des études seront conduites sur le terrain qui devraient permettre d'évaluer les dégâts commis par "l'Agent Orange", dont les forces américaines répandirent près de 100 millions de litres sur le pays, entre les années 1962 et 1971. D'après les experts d'Hanoi, un million d'individus auraient été affectés par ce fléau responsable, non seulement d'un nombre incalculable de morts, mais aussi de troubles mentaux et de malformations génétiques chez les nouveau-nés, encore aujourd'hui.
L'Agent Orange fut le principal défoliant utilisé par l'armée américaine pour empêcher les communistes vietnamiens de se dissimuler dans la jungle. Durant la guerre, nombreux furent les scientifiques - dont des prix Nobel - qui s'opposèrent vigoureusement à son utilisation, la qualifiant de "barbare", ce qui ne dissuada pas l'armée américaine d'en pulvériser partout où elle le jugeait bon. Par la suite, l'on découvrit que l'Agent Orange contenait une forme particulièrement virulente de dioxine - le TCDD - hautement cancérigène : celui-ci est la cause de tout un ensemble de maladies allant de graves troubles nerveux et respiratoires jusqu'à divers cancers en passant par des maladies de la peau, tumeurs lymphoïdes, diabètes etc. De plus, le TCDD demeure aussi bien dans le sol que dans l'eau, ce qui lui permet de contaminer toute la chaîne alimentaire, se transmettant à l'homme par la viande ou le poisson, au bébé par le lait maternel et même au foetus via le placenta...
Durant de longues années, le département d'état américain a refusé de reconnaître la moindre responsabilité concernant l'Agent Orange et ses effets sur la population vietnamienne. Il n'en a pas moins été forcé d'indemniser ses propres vétérans frappés d'étranges maladies et dont les enfants souffraient de défauts de naissance. C'est donc seulement aujourd'hui que le gouvernement américain se décide à entamer des recherches au Vietnam, lesquelles finiront bien par déboucher sur une compensation pour quelques victimes de ce désastre. Mais au fur et à mesure que les années passent, il devient de plus en plus difficile de prouver que la maladie qui affecte tel ancien combattant est bien due à l'Agent Orange et cela est encore plus ardu s'agissant de personnes appartenant à la deuxième ou à la troisième génération. De son côté, le gouvernement vietnamien s'est toujours efforcé de faire croire à la communauté internationale que la pollution avait disparu, redoutant plus que tout d'être catalogué comme un pays contaminé par la dioxine, avec les conséquences commerciales que l'on imagine...
Sur les centaines de milliers de victimes de l'Agent Orange encore en vie, combien d'entre elles vivront assez longtemps pour recevoir enfin un témoignage de solidarité internationale ? Et combien de temps faudra-t-il aux rivières et aux fleuves pour laver le Vietnam de ses impuretés ? Combien de temps pour que s'évanouissent les fantômes d'un conflit absurde ? De telles questions, il faut croire que les états-majors ne se les posent jamais, de même que les nations, avant de déclencher une guerre, ne se donnent à aucun moment la peine d'en mesurer les conséquences pour l'avenir. Les gouvernements ne se gênent pourtant pas pour faire croire qu'ils conservent la maîtrise de tout le processus. Mais les générations perdues, les enfants innocents défigurés et la nature souillée ne cessent de crier au mensonge : car nul ne peut prétendre contrôler la folie destructrice des hommes, une fois qu'elle a été libérée. Munis de la triste expérience de tant de conflits passés, nous savons à quoi mènent les guerres et nous n'en voulons plus. Au contraire, nous voulons entendre parler de résolution non violente des conflits et de culture de la paix, de fraternité entre les êtres et de solidarité avec l'humanité à venir. Et que l'on cesse enfin de nous peindre l'enfer sous toutes ses couleurs !
Geoffroi |