| Collusion en plein ciel |
Mercredi 4 avril 2001 |
Dans la nuit de samedi à dimanche, un avion espion américain, en mission dans la Mer de Chine, est entré en collision avec un chasseur F8 chinois chargé de le surveiller. L'appareil endommagé a été contraint de se poser sur une base militaire de l'île de Hainan où son équipage est actuellement retenu par les autorités chinoises. La tension est donc à son comble entre les deux gouvernements, les Etats-Unis exigeant la libération des 24 personnes qui se trouvaient à bord de l'appareil, tandis que la Chine attend de son puissant adversaire qu'il endosse clairement la responsabilité de cet incident et s'engage à cesser ses vols de surveillance dans la région. En d'autres temps, ce genre de "bavure" aurait été discrètement réglé au niveau diplomatique, sans que l'opinion publique internationale en soit avertie. Mais il ne manque pas d'individus dans les deux camps pour trouver dans cet événement une occasion inespérée d'avancer leurs pions.
Quelle que soit l'authenticité du caractère accidentel de cette fâcheuse "collision" - laquelle a fort bien pu être provoquée - l'affaire illustre avec précision l'état des relations entre les deux géants. Pour la Chine, il est certain que les Etats-Unis représentent un grand obstacle à l'expansion de son influence dans la région, laquelle passe, notamment, par le retour de Taiwan dans le giron de la "mère-patrie". Le fait que l'administration Bush s'apprête à livrer à nouveau des armes au régime démocratique de Taipei ne peut qu'exaspérer la ligne dure des dirigeants chinois, en recherche de confrontation. De plus, le bombardement de l'ambassade de Chine à Belgrade par l'OTAN restant dans toutes les mémoires, tout acte perçu comme une expression supplémentaire d'arrogance de la part de Washington vient renforcer un sentiment nationaliste dont les faucons du parti communiste entendent bien se servir pour se maintenir au pouvoir. De l'autre côté, l'équipe dirigeante américaine comporte, elle aussi, des failles : certains républicains n'hésitent pas à considérer la Chine comme la nouvelle menace planétaire et adoptent à son égard une attitude digne de la Guerre Froide, tandis que d'autres préfèrent se concentrer sur l'aspect commercial des relations entre les deux nations, partenariat fructueux qu'ils espèrent voir prospérer...
Dans l'espace aérien international, c'est donc bel et bien à une collusion d'intérêts que nous venons d'assister plus qu'à une collision : une sorte d'entente tacite, voire inconsciente, entre les faucons des deux camps dont l'objectif est de faire passer l'autre pour un ennemi afin d'en tirer un renforcement de son propre pouvoir. En ce domaine où tous les coups sont permis, chacun joue sans pudeur la carte de la justice et de la morale, les uns en dénonçant l'emprise de l'impérialisme américain sur l'Asie, les autres en fustigeant un régime connu pour mépriser les lois internationales et étouffer les libertés. Mais la défense des droits humains n'a pas, à l'évidence, pour vocation d'être mise au service des intérêts des élites dirigeantes, pas plus qu'elle n'a pour but de promouvoir une culture ou une civilisation. Prenons donc garde aux agissements de ceux qui voudraient nous contraindre à choisir un camp afin de mieux nous dominer. Les bombes et les missiles qu'ils agitent et les cris d'alarme qu'ils poussent n'ont d'autre but que de nous imposer leur vision : celle d'un monde où même le ciel est sous leur contrôle.
Geoffroi |