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Les liquidateurs
4 décembre 2000


Plusieurs milliers de victimes de Tchernobyl ont défilé hier, à Kiev, lors de la commémoration de la Journée Mondiale des Handicapés afin d’attirer l’attention des autorités ukrainiennes sur leur déplorable situation. Affectés de toutes sortes de maladies qui les placent dans l’incapacité de travailler, ces hommes et ces femmes, contaminés à la suite de l’accident nucléaire survenu à la centrale de Tchernobyl, voient leur avenir s’assombrir au fur et à mesure que l'état révise à la baisse leurs maigres pensions. Ils ne sont pas les seuls à connaître ce triste sort : leurs homologues de Russie, de Biélorussie et du Kazakhstan sont aussi les premiers à pâtir de la mauvaise gestion de leurs gouvernements, mais aussi d’une tendance générale à vouloir oublier ce qui s’est passé le 26 avril 1986, près de Pripyat, une ville de 40 000 habitants.

Il est d’autant plus facile de rayer l’explosion du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl de nos souvenirs que, quatorze ans après, de nombreuses questions demeurent encore en suspens. Nul ne sait exactement à qui attribuer la responsabilité du désastre, sinon aux défauts de construction de la centrale et à l’incompétence de la bureaucratie soviétique et de quelques ingénieurs. Nul ne connaît non plus le nombre précis de personnes qui sont décédées par suite des radiations : de quelques centaines d’après les gouvernements à plusieurs dizaines de milliers selon des médecins. Les statistiques restent donc très difficiles à établir, d’autant que des rapports ont disparu et que beaucoup de maladies liées à l’accident ne furent pas diagnostiquées, de peur que les victimes n’exigent des compensations. De plus, les pouvoirs publics avaient et ont encore de bonnes raisons de pratiquer la désinformation : des dizaines de réacteurs semblables à ceux de Tchernobyl sont encore en fonctionnement... Bref, la lumière n’est pas prête d’éclairer toutes les zones d’ombre de cette affaire, de sorte que nous sommes, encore aujourd’hui, dans une incertitude analogue - toute proportion gardée - à celle des habitants de Pripyat, quelques jours après l’accident : il faisait beau, tout semblait normal et seules les courbes de radioactivité révélaient la tragédie...

Ainsi, des années plus tard, alors que l’ignorance prévaut largement et que les victimes sombrent dans l’oubli, serions-nous mieux préparés à faire face à un tel drame, s’il se produisait ? Sans doute pas. Et la raison essentielle ne tient pas à la technologie, mais bien plus à l’âme humaine. On pourra toujours nous fournir une multitude de garanties scientifiques pour nous assurer qu’un événement identique à celui de Tchernobyl ne peut plus avoir lieu, celles-ci ne pourront nous protéger de la corruption, de la bêtise et de l’irresponsabilité. La fraternité, elle seule, en est capable : un intérêt pour autrui qui fait cruellement défaut aux autorités des anciennes républiques soviétiques, mais aussi aux pays occidentaux, inconscients de ce qu’ils doivent à tous ceux qui ont sacrifié leur santé et, bien souvent, leur vie pour circonscrire le sinistre et, ainsi, éviter le pire. Ce sont 600 000 êtres humains, surnommés les « liquidateurs », qui opérèrent le nettoyage du site : ingénieurs, médecins, militaires, simples ouvriers ou fermiers (etc.), ils furent exposés à de très fortes doses de radioactivité dont ils subissent les ravages chaque jour de leur vie. Ces gens-là, les autorités voudraient bien se débarrasser de leur cas et barrer définitivement la route à toute revendication et à tout questionnement. Et, de même, il peut nous arriver parfois de vouloir « liquider » un problème fâcheux en nous réfugiant dans l’inaction. Mais ce que la conscience cherche parfois à enfouir, n’est-ce pas au cœur qu’il revient de s’acharner à le déterrer ?

Geoffroi Contact


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