| Un enterrement ? |
3 janvier 2001 |
L’assemblée nationale cambodgienne vient de donner son accord pour la création d’un tribunal chargé de juger les crimes des Khmers Rouges qui dirigèrent le pays entre 1975 et 1979. Il faudra maintenant attendre l’aval du sénat et du roi Norodom Sihanouk, mais aussi des Nations Unies, pour qu’une cour de justice analogue à celle mise en place pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda puisse juger les responsables du génocide qui fit plus d’un million et demi de victimes. Le vice-président du parlement a toutefois posé des limites à l’action de la justice internationale en indiquant que les poursuites ne concerneraient que les anciens dirigeants. Actuellement, seuls le commandant des forces armées de l’époque, Ta Mok, et le chef de la sécurité, Kang Kek, sont en prison, tandis que des individus comme Nuon Chea ou Khieu Samphan, autrefois piliers du régime, coulent une paisible retraite près de la frontière thaïlandaise.
C’est en 1977 seulement que le monde fit la connaissance de Pol Pot et de sa clique, à l’occasion d’un discours prononcé par celui-ci, qui se faisait aussi appeler « Frère Numéro Un ». Auparavant, les cambodgiens eux-mêmes ignoraient tout des dirigeants de cette fameuse « Angka », autrement dit « l’Organisation », qui s’employait à les broyer par des méthodes aussi cruelles que paranoïaques. Souvenons-nous : au mois d’avril 1975, les habitants de Phnom Penh et d’autres villes sont envoyés dans les champs par les Khmers Rouges qui viennent de prendre le pouvoir. Leur objectif est de transformer radicalement une population qu’elle considère comme vendue au capitalisme en une armada de paysans abrutis par la propagande et manipulables à merci. Des centaines de milliers de personnes furent ainsi contraintes de labourer la terre - parfois avec leurs seules mains et durant douze heures par jour - dans le but d’atteindre les taux de production très élevés fixés par le gouvernement. Ceux qui tombaient malades du fait de ces épouvantables conditions étaient exécutés, de même que tous ceux qui enfreignaient, si peu que ce soit, les nouvelles règles de vie : une façon pour le régime de se débarrasser rapidement des intellectuels, des « petits bourgeois » et autres gens des villes dont l’existence n’avait, aux yeux des Khmers Rouges, pas la moindre valeur. Mais la folie ne tarda pas à se répandre au sein du Parti Communiste du Kampuchéa lui-même, objet de purges incessantes, engloutissant aussi bien les cadres les plus humbles que les dignitaires de haut rang...
Aujourd’hui, plus de vingt ans après que les Khmers Rouges ont été chassés du pouvoir par les vietnamiens, leur influence n’a pas totalement disparu. L’homme fort du pays, le premier ministre Hun Sen, lui-même un ancien cadre du PCK, n’entend pas s’en faire des ennemis, lui qui a toujours demandé à ses concitoyens « d’enterrer le passé » : autant leur demander qu’ils se laissent, une fois encore, enterrer vivants, comme au temps des Khmers Rouges ! Certes, le palmarès du Cambodge n’est pas brillant en matière de droits humains et il est vrai que la justice y est passablement corrompue, mais, avec l’intervention de la communauté internationale, qui assure plus de la moitié du budget de l’état, il est parfaitement possible de restaurer les martyrs de ce génocide dans leur dignité. Cela pourrait se faire par l’intermédiaire d’un tribunal véritablement indépendant de toute pression politique, capable de conduire les investigations selon les règles du droit international et de veiller à la protection des témoins. A l’heure actuelle, cependant, l’intégrité du futur Tribunal Pénal pour le Cambodge est loin d’être garantie : les Nations Unies et le gouvernement de Hun Sen se sont mis d’accord sur une formule donnant la majorité aux juges cambodgiens ; de plus, le premier ministre a déjà fait savoir que des troubles auraient lieu si l’on tentait de juger Ieng Sary, ancien ministre des affaires étrangères de Pol Pot et « Frère Numéro Trois », devenu l’un de ses alliés. Bref, on est loin des conditions qui ouvriraient la voie au soulagement des victimes de ce terrible crime et l’on redoute que la communauté internationale ne risque de participer, paradoxalement, à une entreprise d’inhumation de la mémoire du peuple cambodgien, en condamnant à la hâte quelques boucs émissaires pour refermer au plus vite ce dossier encombrant. Souhaitons que ce ne soit finalement pas le cas, car la dignité de nos frères et sœurs cambodgiens - de même que celle de n’importe quel individu ou groupe humain dont les droits ont été bafoués - ne saurait être l’objet d’un enterrement, fut-il de première classe.
Geoffroi |