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Made in Barbarie
Vendredi 2 mars 2001


En Arabie Saoudite, au fond d’un cachot, un prisonnier tente en vain de se débarrasser des fers qui lui entaillent les chevilles. Sur le métal qui luit dans l’ombre, il est gravé « made in Britain ». Au même instant, quelque part au Guatemala, une jeune fille endure les électrochocs d’une arme fabriquée par une célèbre firme américaine, juste avant d’être violée par ses tortionnaires. Et puis, il y a ce dissident asiatique qui n’ose pas faire un mouvement de peur que la ceinture électrique qu’il porte ne lui délivre aussitôt une décharge de 50 000 volts ; et ces milliers de manifestants qui dénonçaient pacifiquement la mondialisation, dans les rues de Seattle, et sur lesquels la police a tiré avec des balles au poivre manufacturées par Jaycor Tactical Systems, San Diego... Comme l’indique l’organisation humanitaire Amnesty International dans son dernier rapport intitulé « Stopper le commerce de la torture », il existe dans le monde plus de 185 entreprises impliquées dans ce « business » de la barbarie : plus du tiers sont américaines, puis viennent la Chine, la France, la Russie et d’autres grandes nations européennes...

Certes, la torture a toujours existé et il n’est nul besoin d’instruments sophistiqués pour infliger les pires souffrances à son semblable. Avec des chaînes, des bâtons et un peu de psychologie, il est facile d’entretenir la terreur parmi une population, surtout si l’on a été formé au sein de la fameuse Ecole des Amériques ou si l’on a retenu les leçons des instructeurs étrangers rompus aux techniques de l’horreur. Mais doit-on pour autant considérer comme une activité ordinaire - voire un métier respectable - la production d’équipements visant à faire souffrir des êtres humains, fussent-ils des criminels ? Et que doit-on penser des gouvernements qui autorisent l’exportation de ce matériel répressif à destination de pays connus pour violer constamment les droits humains ou s’opposer à la démocratie ? Tout individu un tant soit peu soucieux des libertés individuelles ne peut, évidemment, que s’insurger vigoureusement contre de telles pratiques. Toutefois, il se trouvera toujours quelqu’un pour lui rétorquer qu’il faut bien fabriquer des instruments de répression pour canaliser la violence et qu’il est fatal que ceux-ci tombent entre les mains de personnes qui les utiliseront à mauvais escient... Dès lors, pourquoi ne pas produire soi-même ce genre d’outils et même en vendre à ceux ayant les mêmes besoins ?

Si l’on en vient rapidement à ce genre d’arguments lorsqu’il est question de torture et de traitements inhumains infligés à nos semblables, c’est parce que l’homme a énormément de mal à opter pour un monde non-violent : pour lui, protéger la société, c’est obligatoirement réprimer et maltraiter, et de même confond-il trop souvent éducation et punition. Pourtant, avec un peu plus de sens des nuances, l’être humain se rendrait compte de quelques vérités auxquelles il résiste par peur de l’inconnu : « défendre ceux que l’on aime » ne signifie pas « sombrer dans la brutalité » ; « empêcher de nuire » ne veut pas forcément dire « contraindre » ; un « criminel » est d’abord un « être humain » dont il faut respecter scrupuleusement les droits...

Tant que l’homme estimera que la violence - aussi bien celle des idées que celle des comportements - constitue un moyen valable pour restaurer le bon ordonnancement du monde, il en viendra à cette « contondante » absurdité qui fait que des nations fondées sur des valeurs démocratiques produisent les instruments de leur propre dénaturation. C’est que l’humanité a longuement été torturée au cours des âges et tel l’enfant qui n’a connu que la maltraitance, son univers psychique et culturel est profondément marqué par la cruauté. De sorte qu’aujourd’hui, alors que le monde a soif d’harmonie et d’apaisement, les êtres humains continuent d’alimenter le cycle infernal de la souffrance et de la méchanceté. Pour en sortir enfin, pour délaisser les âpres terres de Barbarie, il faut avoir le courage de regarder son passé en face et de rompre radicalement avec tout ce qu’il contient de violent.

Geoffroi Contact


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