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Supermax
2 novembre 2000


Joey a demandé aux gardiens de le placer dans une cellule spéciale d’isolement, le « donjon ». Ils ont accepté. Là, au moins, la porte métallique empêchera les détenus adultes de lui jeter des excréments et de l’urine. Joey passe sa journée entière dans sa cellule privée de lumière naturelle, avec pour seule compagnie des toilettes et un lit. Cela fait six mois qu’il est là. Au début, il était enfermé dans le quartier réservé aux mineurs. Et puis, des bagarres ont éclaté et il a écopé du statut « supermax » c’est-à-dire du confinement disciplinaire dans la section des adultes. Il ignore combien de temps il va rester là, sans voir personne et avec juste cinq minutes pour se laver deux fois par semaine : c’est aux gardiens de décider. Ils peuvent l’oublier là pendant des mois s’ils veulent. Après tout, ils organisent bien des combats entre les jeunes détenus et les laissent parfois nus dans leur cellule des heures durant alors qu’il gèle dehors... Nous sommes en 1999, au Centre de Détention de Baltimore. Joey a dix-sept ans.

Un an plus tard, à la suite du rapport réalisé par l’organisation Human Rights Watch, le Département de la Justice des Etats-Unis ouvre enfin une enquête sur cette prison afin de faire le point sur les violations des droits des détenus qui y sont perpétrées. Nul ne peut dire si l’arbitraire qui caractérise le traitement réservé aux adolescents emprisonnés dans l’état du Maryland constitue une dramatique exception au sein du système pénitentiaire américain ou, au contraire, une triste généralité. Toujours est-il que quarante états ont pris des dispositions pour que les mineurs soient traités comme les prisonniers adultes, avant même leur procès, sous le prétexte de faire baisser le taux de criminalité. Mais comme le signalait un jeune détenu, « à la prison de Baltimore, je n’apprends pas à me réinsérer mais à devenir un criminel ». Placer des adolescents instables - et souffrant parfois de troubles mentaux - sous la responsabilité d’un personnel rompu à la brutalité et sans la moindre notion de psychologie, voilà une bien curieuse façon de vouloir réduire la délinquance. En réalité, le fonctionnement du système pénal américain, comme bien d’autres de par le monde, restitue avec précision l’incohérence qui prévaut dans de nombreuses nations dites « développées ».

Un parti politique qui ne proposerait pas, dans son programme, un arsenal de mesures pour faire baisser la criminalité et assurer la protection des citoyens et de leurs biens ne rencontrerait sans doute pas un grand succès. Et, de fait, l’idéologie sécuritaire de type « supermax » fait de nombreux adeptes dans nos sociétés avides de « supermen ». En revanche, lorsqu’il s’agit de dénoncer les excès qui, dans nos démocraties, nourrissent le sol fertile où prospère la violence, les orateurs ne se disputent plus la tribune. Pourtant, n’importe quel esprit doué de bon sens établirait un lien direct entre le taux de criminalité et les fléaux que sont la pauvreté, le manque d’éducation, la fracture sociale, l’intolérance, le racisme, l’éloge hyper-médiatisé de la violence comme solution aux conflits, la culture de la réussite par l’argent et le culte de la compétition etc. Mais, de nos jours, peut-on fonder une carrière politique avec de telles idées ? C’est peu probable... Notre vie politique est bien trop basée sur le superficiel et le clinquant, de sorte que les réformes profondes promises par les candidats finissent toujours en mesures « cosmétiques », une fois qu’ils sont élus. Bref, l’immaturité dirige la vie de la cité. Faiblesse compréhensible chez un adolescent, elle devient vite intolérable lorsqu’elle définit le comportement des élites au pouvoir : leur instabilité se traduit alors par les mesures inhumaines qu’elles ordonnent ou les pratiques violentes qu’elles couvrent et justifient. Et c’est ainsi que des jeunes gens se retrouvent acculés au désespoir, parce que l’arrivisme, l’ambition et la mégalomanie gouvernent, là où l’altruisme et la générosité devraient régner.

Geoffroi Contact


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