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Emotions et Fraternité
1er avril 2000


Souvenons-nous : au mois de novembre, un enfant cubain, âgé de six ans, se retrouvait bien involontairement au centre d’une affaire d’état opposant le régime communiste de Cuba et l’Amérique libérale... Recueilli par sa famille en Floride à la suite d’un naufrage ayant coûté la vie à sa mère, le jeune Elian Gonzalez devint rapidement la coqueluche d’un grand nombre d’américains, soucieux qu’il ne soit pas renvoyé dans un pays où sa liberté et son bonheur ne seraient pas assurés. Cela n’aurait pas trop posé de problèmes si l’enfant n’avait un père cubain, remarié et désireux de reprendre son fils avec lui. Du coup, Castro lui-même entreprit de peser de tout son poids dans la bataille, trop heureux d’avoir une occasion de se dresser devant l’impérialisme américain.

Par la suite, un jugement fut rendu qui donnait raison au père de l’enfant, signifiant que le petit Elian devait lui être restitué. Depuis, la famille américaine a fait appel et n’entend pas se laisser impressionner alors qu’elle se sent soutenue par l’opinion et que certains politiciens ont fait du destin de l’enfant une question de principe. Ainsi, aujourd’hui, la situation est totalement bloquée : le grand-oncle d’Elian refuse que son père assure la garde de l’enfant lorsqu’il viendra aux Etats-Unis pour suivre la procédure d’appel. Il invoque le traumatisme subi par l’enfant et la pression psychologique que son père lui aurait imposée au téléphone en lui demandant de « dire à tout le monde qu’il voulait rentrer à Cuba. » Par ailleurs, le vice-président Albert Gore, en pleine campagne électorale pour la présidence, vient de proposer qu’une loi soit votée qui accorderait le statut de résident permanent à l’enfant ainsi qu’à ses proches. Ce faisant, le candidat démocrate se démarque nettement de la Maison Blanche - favorable à ce qu’Elian retourne avec son père - et parvient même à se mettre à dos plusieurs membres de son parti. Quant au père, il a répondu hier qu’il n’avait aucunement l’intention de quitter Cuba.

Le tapage médiatique fait autour du sort de cet enfant a ceci d’instructif qu’il nous montre combien nous, les humains, sommes en recherche permanente d’émotions. Si le destin d’un être adopte une forme susceptible de nous émouvoir, nous nous ferons un devoir de nous impliquer dans son histoire jusqu'à nous substituer à lui. En revanche, si la souffrance d’un individu ne traverse pas le filtre de nos conditionnements, il sombrera dans l’oubli et nous trouverons une justification à ses malheurs. Bien des enfants de Tchétchénie, du Kosovo, de la Sierra Leone ou d’ailleurs, auraient eu des raisons d’envier le petit Elian : mais ils sont morts sans que nous entendions parler d’eux et leur sort nous demeurera à jamais inconnu. Ils n’ont pas eu la chance qu’un reporter soit présent lorsque la folie humaine fit irruption dans leur vie ; l’horreur de leurs souffrances n’aura donc pas pu solliciter notre ego en quête de sensations pour exister. En d’autres termes, lorsque nous nous intéressons aux malheurs de nos semblables, c’est bien souvent parce qu’ils constituent un exutoire à nos frustrations : nous "prenons alors une commission" sur la douleur d’autrui au lieu de lui venir en aide. Cela n’a vraiment rien de commun avec la Fraternité et la générosité issues du cœur qui, toutes deux, riment avec la gratuité.

Geoffroi Contact


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