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Au pays des hommes, que vaut la femme ?
Vendredi 25 juillet 2003


Pendant le dialogue inter-congolais d'Afrique du Sud, il a été décidé que l'Etat devrait veiller à l'élimination de la discrimination dont la femme est victime et assurer le respect et la promotion de ses droits. Ce vœu couché dans la constitution de transition de la République est resté, malheureusement, lettre morte.

Est-ce que la constitution peut être respectée dans un pays comme la République Démocratique du Congo, où les “hors-la-loi” sont légion ? L'article 51 de la dite constitution dispose dans l'un de ses paragraphes que “la femme a droit à une représentation significative au sein des institutions nationales, provinciales et locales”.

Par “représentation significative” que faut-il entendre ? Je me réserve de donner une réponse. Mais je voudrais que nous puissions ensemble en saisir la portée en observant la composition du gouvernement de transition.
Sur près de 60 ministères et vice-ministères, moins de 8 sont tenus par les femmes; sur 4 vices présidents, aucune femme. Pourtant les parties au dialogue s'étaient engagées à “veiller à l'élimination de toute forme de discrimination à l'égard de la femme et d'assurer le respect et la promotion de ses droits”. Que peut-on respecter en R.D.C. si on bafoue même la constitution ? Que représente la femme dans un pays où l'homme masculin se considère comme un dieu ?

“manger avec une femme, c'est manger avec une sorcière”

Dans la tête des hommes, la femme n'est qu'un “moins homme”. Il suffit de pénétrer la profondeur de certaines chansons pour le saisir. Dans la chanson Viya de zaïko, il est dit : “kolia na mwasi, kolia na ndoki”, ce qui signifie “manger avec une femme, c'est manger avec une sorcière”. Quand on dit “manger avec une femme” cela ne veut pas seulement dire prendre son repas avec une femme. Cela signifie aussi et surtout qu'associer une femme aux affaires, c'est associer une sorcière, un agent du diable. Pour beaucoup d'hommes, la femme est un porte-malheur. C'est pourquoi dans beaucoup de coutumes encore rétrogrades, quand un chasseur doit aller à la chasse, il évite d'avoir des relations intimes avec sa femme. Sinon la chasse ne sera pas bonne, car elle est un porte-malheur. Un soldat qui doit aller en guerre devra éviter de connaître sa femme, sinon il risquera d'y laisser sa peau parce qu'elle est porte-malheur, et même un footballeur qui aurait des relations intimes avec sa femme avant de jouer risquerait de faire perdre le match à toute l'équipe…

Aujourd'hui, nous sommes à l'heure où les aptitudes de chaque citoyen devraient être exploitées pour contribuer à l'édification d'une véritable nation. Nous devons aller au-delà des préjugés, des idées préconçues pour nous défaire des chaînes de coutumes négatives. Tel est le sens profond du troisième paragraphe du préambule de la constitution de transition qui stipule : “convaincus que seules les valeurs d'égalité, de justice, de liberté, de tolérance démocratique et de solidarité sociale peuvent fonder une nation intégrée, fraternelle, prospère et maîtresse de son destin devant l'histoire”.
“…les valeurs d'égalité (…) peuvent fonder une nation intégrée, fraternelle, prospère et maîtresse de son destin…”

Réclamer l'égalité ne veut pas dire loger à la même enseigne les ignorants et les savants, payer les mêmes salaires aux travailleurs et aux chômeurs. Non ! Réclamer l'égalité, c'est vouloir qu'aucune discrimination basée sur le sexe ne soit prise en compte, qu'aucune personne ne se croit supérieure à une autre, c'est vouloir que personne ne domine l'autre; que tous en ayant les mêmes obligations, se prévalent des même droits. Une femme ne peut donc pas prétendre être l'égale d'un homme si elle n'a pas la capacité de jouir de tous ses droits comme ce dernier. Et là où il n'y a pas d'égalité, il n y a pas de droit, l'Etat de droit disparaît.
La femme n'est pas un sous-homme. L'égalité théorique des droits avec les hommes doit faire place à l'égalité effective. La contribution principale de la femme à la nation n'est pas de faire des enfants. La maternité n'est pas son unique fonction. L'affirmer, c'est la limiter. L'évolution de l'humanité tout entière et le développement intégral du Congo dépendent du degré d'éveil de la femme qui est, non seulement soucieuse du devenir de sa famille, mais préoccupée du développement de son pays. D'où cette nécessité et urgence d'affirmer notre volonté, en tant que femmes, d'être associées directement à la vie publique.
Dans la vie professionnelle, la femme a découvert ses potentialités, ce qui lui donne l'assurance d'aborder, comme l'homme, les problèmes multidimensionnels de la société et d'y apporter des solutions efficaces. Contrairement à la conception populaire, la femme peut, elle est capable de beaucoup de réalisations. Elle est un être pensant, dotée de raison.
Pourquoi doit-on chercher à nous faire croire, nous autres femmes, que notre bonheur passe par le mariage ? Peut-on démontrer que tous les mariages rendent la femme heureuse ? Il y a des mariages qui sont pires que les corvées et qui limitent la femme comme la cellule d'une prison. Je ne suis pas contre le mariage des femmes mais je dis que son bonheur est complet, elle est épanouie quand elle exerce d'autres fonctions dans la société, et surtout des fonctions éminentes.
Et comme l'instruction est le vecteur principal d'émancipation, elles se comptent par milliers, ces femmes qui ont pu surmonter les préjugés sur les choix des filières : Economie, Médecine, Polytechnique, Agronomie, Droit, Architecture… Nos universités ne délivrent pas des diplômes aux femmes pour qu'ils servent d'ornement dans des cuisines.

“Entre Mobutu et Kabila, qui est le libérateur de la femme ?”

Au zaïre, Mobutu se faisait passer pour le libérateur de la femme. Fort de son argent et de sa puissance, il a aimé les femmes plus pour leurs corps que pour leurs aptitudes. Pour leurs corps pour en faire des danseuses, des animatrices politiques, comme on aimait bien les appeler. Le bureau de la condition féminine de Mobutu qu'avait-t-il réalisé d'exceptionnel ? Et pour donner l'impression que le sort des femmes le préoccupait, Mobutu se contentait de dire : « Celui qui provoque les femmes, provoque Mobutu ». Mais qu'est-ce que ces dernières n'ont pas connu sous son règne ? Si quelques-unes ont émergé, lesquelles ? Mystère !

Au Congo de Kabila, ce dernier ne cachait pas son intérêt pour les femmes. Certains postes pour quelques femmes, comme d'ailleurs à l'époque de Mobutu. Et rien de sérieux. Certaines bouches ont même soutenu que la révolution du 17 mai de l'AFDL de Laurent Désiré Kabila est venu libérer les femmes. Et si libération il y avait, alors il s'agissait d'une drôle de libération qui n'avait pu profiter qu'aux libérateurs. Que voulez-vous, au pays de libérateurs, les libérées sont des concubines !

Du point de vue de droit en général, qu'est-ce qui avait été fait pour concrétiser cette libération de la femme ? Soyons plus précis sur le plan politique, qu'est-ce qui a été fait pour consolider les droits de la femme ? Quant il s'agit d'élection ou des marches, on fait recours aux femmes, on leur donne des responsabilités. On devient bon mathématicien car à ce moment-là, les hommes savent que l'équation “une personne, une voix” a toujours été valable. Ils savent à ce moment-là que tous les êtres humains naissent égaux en droit et en dignité. Il faudrait donc apprendre à compter avec l'électorat. Mais quand il s'agit de confier aux femmes des responsabilités politiques, des postes ministériels, on tient compte de leurs incapacités, et de leurs inaptitudes, des incompatibilités.

N'est-ce pas là une violence, morale soit-elle, mais violence faite à l'endroit de la femme ? Mon cœur est meurtri parce que j'évolue dans une société où je ne représente pas grand-chose. Quand bien même la constitution prend des mesures pour protéger la femme, celles-ci sont expressément violées. Où est alors l'Etat ? Est-il mort ? Qui l'a tué ? Et pourquoi ? Un Etat de droit garantit les droits fondamentaux de tous les citoyens, pas seulement dans les textes, mais concrètement. Que signifierait être attaché aux principes de la démocratie et des droits de l'homme, si la valeur de la personne humaine est bafouée ? A quoi sert d'affirmer que tous les citoyens sont égaux si les inégalités sont flagrantes ?

Que faudrait-il en déduire, je pense - et cela est correct - que l'égalité en R.D.C. exige une nouvelle définition : Un homme vaut 9 femmes, voire même 10, telle est l'interprétation que les hommes ont fait de la constitution. Et quand l'on sort un texte de son contexte, on cherche des prétextes… Peut-on prétendre bâtir un Etat de droit ? La question vaut la peine d'être soulevée.

Si tout peut différencier la femme de l'homme, du point de vue de la raison, ils sont tous identiques, égaux. Or, c'est la raison qui fait un être humain. C'est parce qu'elle est dotée de raison que la Congolaise est mathématicienne, elle est pilote, elle est électricienne, elle est au barreau, elle est médecin, elle est professeur d'université, elle est opérateur économique, bref elle fait tout ce que fait l'homme. Raison de plus, pour elle, d'avoir sa place dans les rouages politiques…

Depuis 1990, en République Démocratique du Congo on tient compte de l'équilibre géopolitique pour la répartition des postes politiques. Chaque province a un quota. En fait, la démarche n'est pas à décrier dans un pays où le tribalisme bat son plein. On devrait tenir compte, par soucis d'égalité et de justice, des critères de sexe pour cette même répartition. Ceci est tout à fait normal car si le principe “une personne, une voix” est de mise en démocratie, ce principe devrait aussi prévaloir pour ce qui est de la répartition des postes entre hommes et femmes. C'est logique.

“En R.D.C., la femme est neuf fois moins intelligente qu'un homme”

Qu'est-ce que les parties au dialogue inter-congolais entendent par représentation de la femme dans les institutions de transition ? Nous allons pouvoir interpréter ensemble.
Au gouvernement, sur 35 ministres, 5 sont des femmes.
Sur 25 vice-ministres, on compte une seule femme.
Sur 114 sénateurs, 5 sont des femmes et sur 483 députés, on compte 66 femmes.

Ce qui nous amène à une moyenne de 9,5%, de la représentation des femmes au gouvernement de transition. Quelle est l'interprétation qu'il voudrait en donner ? Nous pouvons dire, sans peur d'être contredite, qu'en R.D.C. un homme vaut 9 femmes ou en d'autres termes, la femme est le neuvième de l'homme. Elle n'est donc pas son égal. Ce que peut faire un homme, il faudrait neuf femmes pour le réaliser. On peut trouver ce raisonnement très dur, pourtant il n'est que l'interprétation logique de la réalité. Un homme serait donc neuf fois plus apte qu'une femme, neuf fois plus intelligent qu'une femme. La femme est donc neuf fois plus bête, plus inapte qu'un homme. Les chrétiens disent que la femme est la moitié de l'homme. Entendez, l'autre moitié.
En R.D.C., les politiciens prétendent, au regard de l'interprétation faite de la constitution, que la femme est le neuvième de l'homme. N'est-ce pas une insulte ?

La conception de l'homme sur la femme peut vite être interprétée à travers certaines chansons. Dans une chanson populaire, il est dit : “Akili ya bibi aïwezi kushinda ya bwana. Akili ya bibi, iko sawa ya mutoto kidogo…”. Ce qui signifie : “la femme ne peut pas être plus intelligente que l'homme. L'intelligence de la femme est comparable à celle d'un petit enfant”.
Que pouvons-nous dire ?
En Tshiluba, on a coutume d'affirmer : “ukaji ki muntu to”. Cela veut tout simplement dire, que la femme n'est pas un humain. Alors, qui est-elle ? Je ne saisis pas la portée réelle de l'expression constitutionnelle : “convaincus que seules les valeurs d'égalité, de justice (…) peuvent fonder une nation intégrée, fraternelle”.

Les injustices de toutes sortes dont sont victimes les femmes, nous obligent à nous demander si nous valons quelque chose. Que pouvons-nous valoir quand nous sommes 9 fois moins intelligentes que les hommes ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas associées à grande échelle dans les fonctions politiques ? La réponse semble être facile et justifiée : « Les femmes sont moins attirées par le pouvoir. Elles ne s'y mettent pas ». Telle est la réponse que l'on donne régulièrement.
Si elles ne s'y mettent pas, que fait-on pour les y mettre ? On élabore des lois constitutionnelles que l'on n'observe pas et puis l'on dit : « Si elles ne s'engagent pas, qu'est-ce qu'on peut ? »
Plus d'une fois, quand il y a manifestation politique dans notre pays, les femmes constituent le fer de lance pour beaucoup de politiciens. On les voit se rivaliser en faveur d'un tel ou tel autre, elles bravent les intempéries, elles vont jusqu'à sacrifier les intérêts familiaux pour devenir des militantes… Comment doivent-elles s'engager autrement ?
“Elles ne s'y mettent pas…” cela peut aussi être vrai et justifié. Dans quel environnement cette femme a évolué ? Depuis son enfance jusque dans sa vie professionnelle, on a cessé de lui répéter que : « Tu es bonne pour le mariage. Il a certains métiers qui sont indignes d'une femme… »

L'excision ! Comment l'excision, me demanderez-vous ? C'est l'excision. Pourquoi ? Parce que vous savez que dans certains pays, on enlève à la femme un organe sexuel pour, dit-on, l'empêcher de connaître le plaisir afin qu'elle ne tombe pas dans l'impudicité, voire dans la prostitution. Ce crime trouve sa justification dans le souci de la protéger. L'excision ! Si les femmes ne s'engagent pas corps et âme dans la politique, si elles ne réclament pas certains droits, c'est tout simplement parce qu'elles ont été excisées. Il ne s'agit pas ici de l'excision physique, celle dont les douleurs ne durent qu'un ou deux jours, mais d'une autre forme d'excision, morale cette fois-ci, psychologique qui peut durer le temps d'une éternité…

Il n'y a pas une chose si avilissante pour la société que d'inculquer à une personne, toute sa vie, des doctrines qui la limitent, qui l'amoindrissent.

Le souci de protéger la femme sert à beaucoup d'hommes, d'argument pour exciser la femme de ses droits. Même si dans son cœur, celle-ci est convaincue de sa capacité, mais dans sa tête, elle se retrouve devant Goliath, qui n'est pas un morceau facile. Ce qui peut être incompatible à la femme doit l'être aussi à l'homme. Qui a dit que la femme ne pouvait pas prendre des risques en politique ? En 1976, écœuré de subir la dictature la plus sauvage du régime de MOBUTU, ce dieu qui sortait des nuages, une citoyenne s'était engagée au péril de sa vie, par nationalisme, à renverser le régime avec le groupe du Major Kalume et Kudiakumbanza. Le coup d'Etat n'avait pas réussi. Notre brave femme avait été condamnée à mort, puis sa peine commuée en prison à sa vie. Elles sont légion ces “Jeanne d'ARC” Congolaises, ces citoyennes à avoir sacrifié leur vie pour le bien être collectif ? En R.D.C., il n'y a pas encore de femme Premier ministre, mais dans d'autres pays africains, il y en a eu. En 1975, Elisabeth DOMITIEN fut Premier ministre en Centrafrique, Sylvie KINIGI au Burundi en 1993-1994. Au Rwanda, en 1993, Agathe UWILINGIYIMANA et il n'y a pas très longtemps, MAME MEDIOR BOYE au Sénégal.
En 1992,en République centrafricaine, Jeanne Marie RUTH-ROLLAND se présentait comme candidate à une élection présidentielle. Comme présidente du parlement, sous le règne de Kabila, Philomène OMATUKU fut le président du parlement (ACL-PT). Elle a su s'imposer à la tête de cet organe avec brio. Qui a dirigé un parlement, peut diriger un pays...

“La discrimination est abominable”

La discrimination basée sur le sexe est la chose la plus abominable qui soit. Les femmes n'ont pas besoin d'être prises en considération en fonction du rang de leurs maris, mais en tenant compte de leurs aptitudes. Qu'on arrête de nous distraire en nous appelant : “Maman ministre, Maman gouverneur…” pour dire “Madame l'épouse du ministre, Madame l'épouse du gouverneur…” Nous voulons être des ministres, des gouverneurs, voir président de la république.

Nulle part dans le code de la famille, ni dans aucun autre texte, il n'a été fait mention que la femme avait le droit de porter le titre de son mari ou de se faire appeler par la fonction de ce dernier. Le code de la famille dispose que pendant la durée du mariage, elle a le droit à l'usage du nom de son mari. Elle pourra en faire usage, si elle veut. Ce n'est pas une obligation car ce droit est relatif. Faire usage du nom n'est pas synonyme de faire usage des fonctions. D'où viennent alors les “mamans gouverneurs, les mamans ministres…” ?

La femme peut porter le nom de son mari, encore faudrait-il qu'elle le veuille, mais pas son titre professionnel. Ce que la femme veut, c'est porter le même titre que l'homme du point de vue professionnel. Faire accepter à la femme qu'elle peut se prévaloir du titre de son mari est une escroquerie intellectuelle car l'on sait très bien qu'elle n'a pas de décision, qu'elle n'a pas la signature comme le véritable porteur de la fonction.

Il est plus juste que la femme soit remise dans ses droits en vertu de l'article 51 de la constitution de transition. Il est plus juste qu'on apprenne à respecter la loi et, à faire une interprétation correcte de celle-ci si l'on veut bâtir un Etat de droit.
La loi de la jungle où la loi du plus fort est toujours la meilleure, ne mène pas à l'édification “d'une nation intégrée, fraternelle, prospère et maîtresse de son destin devant l'histoire”.


Christine KAMBA MUKUNDI
tinakamba@yahoo.fr






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