| L'incompréhension
de la laïcité.... |
Lundi 23 janvier 2006
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Entretien réalisé par Karima Goulmamine
Ghaleb Bencheikh, théologien en France et spécialiste dans
la religion musulmane (l'islam), analyse et nous explique, le
Comment et le pourquoi de la religion et de la laïcité.
-1- Dans un ouvrage récent, vous défendez l'idée de la
compatibilité de l'Islam avec la laïcité. Pour vous, l'Islam
ne doit pas se mêler de politique. Pourtant, il y a des pays
où l'Islam est religion d'Etat, il y a des partis qui prônent
une politique islamique, des musulmans qui estiment que la charia
doit prévaloir sur la République. Comment interprétez-vous ces
phénomènes ?
Ghaleb Bencheikh.
La question de la compatibilité ne doit pas être posée si on
part de l'idée que la laïcité est avant tout un principe juridique
de neutralité de l'Etat face à l'exercice du culte. Comme tout
principe de neutralité, il n'a pas à être incompatible, ni compatible
d'ailleurs, puisqu'il est neutre. Cela dit, j'ai conscience
que beaucoup d'Etats, dont la population est à majorité musulmane,
proclament dans leur Constitution que l'Islam est religion d'Etat.
C'est une affaire d'hommes, avant tout ; ce n'est pas quelque
chose d'intrinsèque au Coran. Il n'y a absolument pas de principes
de gouvernance dans le Coran. Mieux : Dieu, dont on dit qu'Il
parle aux hommes et qui parfois édicte des règles des plus détaillées
de la vie des hommes, pourquoi, alors, passerait-il sous silence
des choses de la plus haute importance comme la gouvernance
de la Cité ? S'Il ne l'a pas fait, soit cela échappe à sa toute-puissance,
et cela est incompréhensible pour un croyant, soit il l'a délibérément
délégué aux hommes, parce que c'est une affaire qui concerne
les hommes, simplement. Très prosaïquement, c'est comme lorsque,
tous les automobilistes musulmans du monde entier, et en dehors
des musulmans, s'arrêtent au feu rouge et démarrent au feu vert.
Ce n'est pas édicté dans le Coran et on l'applique volontiers.
Et bien, le formalisme démocratique, la manière de gérer la
Cité n'est pas dans le Coran. Ce n'est pas pour autant que cette
absence-là nous prive de nous doter de règles démocratiques
pour vivre.
-2- A l'appui de ce que vous dites, on pourrait citer
la sourate qui dit : " Et leurs affaires sont objet de consultations
entre eux ".
Ghaleb Bencheikh.
C'est vrai. Vous avez raison. c'est la fameuse sourate de la
concertation. Cependant, par souci de rigueur intellectuelle,
je me refuse à extraire hors contexte même un passage plaidant
notre cause. Sinon, on ne peut dénier aux islamistes le droit
de faire de même. En vérité, quand on plaide pour la séparation
des questions temporelles des questions spirituelles, nous n'avons
pas besoin de nous enchaîner au Coran pour l'affirmer. Disons
simplement : laissons la Révélation coranique pour des considérations
éthiques, spirituelles, morales, mais surtout pas comme un moyen
de gouverner la Cité.
-3- Vous n'hésitez pas à affirmer que l'Islam a " une
neutralité toute laïque "…
Ghaleb Bencheikh.
Aucun passage dans le Coran, ni dans les hadiths du prophète
n'établit ce que l'on pourrait appeler de nos jours une base
d'une science politique. Et le fait que Dieu n'en parle pas
sous-entend, pour les musulmans, qu'il y a, pour la gestion
des affaires de la Cité, une neutralité toute laïque. J'ajoute
que l'absence d'une autorité centrale, d'une structure cléricale,
d'une caste sacerdotale, fait que, sur le plan de la structure
organique de la tradition islamique, on est dans un fonctionnement
laïque. Même si cette absence de structure cléricale est aussi
une source de problèmes inextricables pour peu que les prétendus
Savonarole des temps modernes crient un peu plus fort que les
autres, capitalisent des frustrations, spéculent sur la misère,
prétendent faire le bonheur d'autrui malgré lui.
-4- Comment expliquer que votre discours, votre lecture
des textes ne soient pas plus suivis, et que les islamistes
aient un réel impact ?
Ghaleb Bencheikh.
Les hiérarques musulmans dans le monde sont enchaînés aux différents
pouvoirs. Il y a " l'ombre tutélaire du palais " sur les théologiens
dans les pays islamiques. Ils ne font rien sans en référer au
pouvoir politique. C'est un drame. Ils décrètent des fatwas
sur ordre, sont les porte-parole de leur hiérarchie politique
et porte-voix de leurs maîtres. Les autres, soit ils subissent
toutes les avanies, payent parfois de leur vie, soit ils sont
obligés de s'exiler, sous des cieux plus cléments, notamment
dans les capitales des chancelleries occidentales où il y a
la liberté d'expression. Il y a, aussi, ceux qui font un énorme
travail d'exégèse et d'interprétation intelligente des textes,
mais ils ne sont pas relayés par les tribunes médiatiques, occupées
qu'elles sont par la focalisation sur le vil, le pervers et
le négatif. D'un autre côté, on assiste à une offensive de sermonnaires
doctrinaires, activistes, qui vont jouer le même jeu dangereux
qui a été fait dans les pays islamiques, tout comme le FIS en
Algérie. Voilà pourquoi on n'arrive pas encore à entendre suffisamment
ces voix libres qui disent des choses très importantes au sujet
de cet aggiornamento, cette réactualisation de la pensée.
-5- En France, la question des rapports Islam-laïcité
avait été montée en épingle lors de l'affaire du voile à l'école.
On a dit à ce propos que la neutralité de l'école publique était
mise en danger…
Ghaleb Bencheikh.
La laïcité de l'école ne s'impose, en principe, qu'aux dispensateurs
du savoir, les professeurs, l'institution; elle ne concerne
pas a priori les " usagers ", les élèves. Mais, comme il y a
eu tout le tintamarre que nous connaissons avec l'hystérie médiatique
qui l'a accompagné, la responsabilité des cadres musulmans eût
été de dire : c'est malheureux d'en arriver là, mais il est
beaucoup plus important de laisser nos filles aller s'instruire
que de vouloir compromettre leur scolarité en imposant ce bras
de fer dont elles étaient victimes. D'autant plus que le fait
de se voiler pour une musulmane n'est pas une obligation canonique,
cultuelle, du même ordre que jeûner, prier, accomplir le pèlerinage
ou s'acquitter de l'aumône. Nous sommes arrivés à cette focalisation
sur le corps de la femme, sur ses cheveux, dans une régression
tragique, parce que nous n'avons pas eu le " moment " Freud,
parce que les questions des relations hommes-femmes, de libido,
etc., n'ont pas été posées avec l'acuité et les implications
qu'on a eues dans le monde occidental. Je parle de régression
parce qu'à Samarkand, à Tachkent, à Boukhara, ou à Cordoue,
ces questions de relations hommes-femmes étaient saines, sereines
et apaisées. Elles n'avaient pas la charge de pudibonderie à
laquelle nous assistons maintenant. A Kaboul, dans les années
70, les femmes ne se voilaient pas.
-6- Dans votre livre, vous consacrez un long chapitre
au djihad, régulièrement invoqué par les islamistes, et qui
marque aussi la perception de l'Islam…
Ghaleb Bencheikh.
D'abord, une précision de vocabulaire. Le djihad n'est pas une
guerre sainte. C'est un abus de langage. Le djihad est un effort
dans la voie de Dieu. La guerre n'est pas sanctifiée dans le
Coran, c'est même une calamité. Je ne veux pas pour autant minimiser
le fait que le djihad ait été dévoyé de son sens et est devenu
une sorte de violence sacrée. Quant aux islamistes qui prétendent
défendre l'Islam, de quel Islam s'agit-il ? Parle-t-on de l'Islam
de l'Indonésie, de celui du Yémen, du Sénégal, de l'Islam intériorisé
dans les cœurs, l'Islam de Médine, l'Islam de Ben Laden, l'Islam
des patineuses bosniaques à Sarajevo? Pourquoi les islamistes
s'érigent-ils comme procurateurs de Dieu, alors qu'il ne les
a pas mandatés, coraniquement ? On a à faire à des illuminés
exaltés, autoproclamés défenseurs exclusifs de ses droits, voulant
faire le bonheur de leurs coreligionnaires, voire de l'humanité
toute entière. C'est une vision totalitaire, globalisante, dangereuse,
qu'il faut savoir dénoncer. Mais qui dit dénoncer, dit aussi
annoncer. Affirmer qu'aucune cause, aussi juste soit-elle, n'implique
le massacre d'innocents, aucune révolte si légitime soit-elle,
n'implique la terreur, spirituellement et éthiquement parlant.
Maintenant, que nous soyons, musulmans ou pas, nous devons condamner
l'agression caractérisée contre le peuple irakien par la coalition
américano-britannique. Quant à la Palestine, c'est une question
de droit et de justice. C'eût été le peuple israélien qui souffrît
en subissant les affres de l'occupation et de l'humiliation,
nous eussions tous été solidaires du peuple israélien, parce
qu'il aurait été dans une situation de déni de droit et de justice.
Donc, la solidarité ne doit pas être une solidarité d'instinct,
allant de pair avec l'appartenance confessionnelle ou ethnique,
une solidarité viscérale, communautaire. La solidarité doit
toujours aller de pair avec le droit et la justice, par-delà
les clivages confessionnels et ethniques. Et, en ce qui concerne
les attentats-suicides, nous ne devons en aucun cas cautionner
des pratiques qui s'en prennent aux civils, quels qu'ils soient,
et surtout ne pas leur donner un fondement théologique coranique
qui est inexistant. La cause du peuple palestinien est juste
et autant sa résistance face à l'oppression et l'occupation
est légitime, autant les moyens qui sont utilisés par certaines
franges en son sein sont moralement insoutenables.
-7- Vous soulignez la responsabilité des théologiens,
des intellectuels musulmans pour favoriser l'insertion de l'Islam
dans une société laïque, pluraliste. Vous appelez de vos vœux
une " théologie de la minorité ". Pouvez-vous vous expliquer
?
Ghaleb Bencheikh.
S'il y a une venue massive et récente d'hommes et de femmes
de confession musulmane, l'Islam n'est pas nouveau dans ce pays,
contrairement à ce que certains racontent. Il a une présence
multiséculaire. Maintenant, il est vrai qu'on a importé de l'homo
economicus qui s'est avéré être un homo islamicus à problèmes.
Mais les problèmes sont d'ordre sociétal, culturel, pas d'ordre
spirituel ou cultuel. Il faut élaborer une théologie de la minorité
- terme que j'emprunte à mon frère - car on est attaché à une
vision de la théologie islamique élaborée à une époque où les
musulmans étaient majoritaires, en situation de domination sur
leurs terres. Nous ne sommes plus dans cette situation, les
deux cinquièmes des musulmans de par le monde sont en situation
de minorité. L'exigence intellectuelle et théologique, est donc
d'élaborer un autre modèle qui aille de pair avec le dialogue
interreligieux et les lois positives, une production intellectuelle
qui réponde aux questions contemporaines auxquelles les hommes
sont confrontés.
-8- Y aurait-il besoin, selon vous, d'aménager la laïcité
pour s'adapter à l'apparition dans la société française d'une
forte composante musulmane, qui n'existait pas lors de l'adoption
de la loi de 1905 ?
Ghaleb Bencheikh.
Gardons-nous de donner une quelconque épaisseur idéologique
à la laïcité. Ce n'est pas une philosophie, une doctrine, une
religion qui concurrence les autres, ce n'est pas la religion
de l'incroyance. La compréhension de la laïcité doit être celle
de la neutralité, de la catalyse de l'alchimie du mieux-vivre
ensemble, et celle qui abrite en son sein l'ensemble des doctrines,
des obédiences métaphysiques et cultuelles. Fallait-il ou pas
toucher à la loi de 1905 ? Sur les deux articles dits principiels,
il n'y a rien à toucher, simplement à les appliquer. Les modalités
d'application peuvent toujours être réaménagées, cela a été
fait plus d'une dizaine de fois en un siècle. Simplement, cessons
de donner à la laïcité des épithètes : ouverte, plurielle, de
combat, d'intelligence… La laïcité, c'est la possibilité que
des hommes et des femmes puissent vivre dans un Etat moderne,
sans coloration confessionnelle. C'est à l'Etat, garant du libre
exercice, de veiller à ce que l'ensemble des citoyens ne soient
pas discriminés.
Interview réalisé par Karima Goulmamine auprès
de Ghaleb Bencheikh
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