| Mission
en Irak : la condition des femmes |
13/10/03
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La danse du béton
Alors qu’hier le ciel était couvert et annonçait un rafraîchissement
avec un risque de pluie, aujourd’hui, la chaleur est redevenue
omniprésente et étouffante. A 9h30, nous accueillons dans le
hall les représentantes de l’orphelinat "Dar an-Najat". En sortant,
nous nous apercevons que les attentats de la veille
ont généré la mise en œuvre de mesures encore plus draconiennes.
Trois GI’s au lieu de deux. Les fils barbelés ont été repoussés
d’environ 50 mètres et les fouilles se font plus en amont. Les
enfants des rues sont tenus, eux aussi, à distance de manière
plus ferme. Les blocs de béton s’entassent pour former une,
deux, voire trois voies sur la rue qui longe le Tigre. Nous
prenons la voie qui passe devant chez nous pour suivre les femmes
de l’orphelinat jusqu’à leur bus, celui-là même qui va transporter
le matériel de l’entrepôt jusqu’aux enfants. Alors que Dalila,
Myriam et Evelyne partent dans le car avec les femmes, moi je
file avec notre chauffeur, dans la "Passat" !!!
Nous empruntons l’avenue qui a vu l’attentat meurtrier se dérouler
hier. Dans la nuit, des blocs de bétons de trois mètres de haut
ont été érigés pour cacher la vue des dégâts et des restes…
Un char est posté sur le côté et des blindés légers manoeuvrent
devant l’endroit sinistré. Les rues sont surchargées, les klaxons
hurlent à tue-tête, les sens interdits deviennent des voies
à sens unique pour celui qui s’imposera le premier. Ainsi, rouler
à contre sens fait parti du code de la route bagdadi récemment
adopté par tous les conducteurs. Les femmes qui marchent dans
les rues sont toutes différentes les unes des autres. Les femmes
vêtues d’un habit noir appelé "Abaya" qui les recouvre jusqu’aux
pieds, marchent souvent en se dandinant. Celles qui sont habillées
"à l’occidental" se tiennent droites et marchent dignement.
D’une manière générale, les femmes drapées de noir se promènent
seules ou accompagnées d’un de leurs enfants. J’en ai vu certaines
qui retournaient des poubelles et les triaient. Les autres marchent
par groupes de trois ou de quatre...
Tous les visages que je peux voir grâce à la promiscuité du
trafic routier sont graves, durs parfois. Les Irakiens sont
sur les dents. C’est encore et toujours l’insécurité. Une bombe
peut exploser n’importe où et à n’importe quel moment. J’en
ai été témoin. A l’entrepôt, nous nous apercevons que certains
cartons ont été ouverts. Des affaires manquent. Nous nous en
doutions mais que faire ? Personne n’a le temps ni l’envie de
se plaindre. L’urgence est ailleurs. Le bus est rempli des cartons
qui lui étaient destinés et il s’en va. Nous prenons congé du
personnel de l’entrepôt et nous nous dirigeons vers la maison
de Hanaa Edward. Elle n’est pas là. Le portail est fermé. Personne
ne répond aux coups de sonnette répétés. Quelques secondes plus
tard, une femme ouvre une porte et nous regarde de loin. Dalila
l’interpelle. Elle nous fait rentrer chez elle. Notre première
interview commence. Ses mots ne sont pas très différents de
ceux des autres femmes. Elle craint - que dis-je ! - Elle est
terrifiée par le manque de sécurité. Elle n’a jamais connu cette
situation même du temps de Saddam ! Son frère a été kidnappé
il y a deux mois, son beau-frère également. Elle est médecin
et travaille actuellement pour une ONG en tant que gynécologue
obstétricienne. Son portrait est touchant. Elle est issue d’une
famille aisée. Lorsque nous lui demandons d’exprimer son rêve
pour le futur, sa réponse a été d’espérer que l’Irak devienne
un pays sûr pour ses citoyens et que le pays puisse repartir
à zéro, de rien, comme après une apocalypse.
Nous prenons congé d’elle une heure plus tard. Nous décidons
de nous rendre alors à l’Organisation of Women’s Freedom in
Iraq avec laquelle j’avais pris contact par email, avant de
partir. Nous nous rendons dans le quartier qui se trouve à quelques
dizaines de mètres de chez nous. Une fois l’entrée repérée,
nous nous présentons au garde non armé qui commence une fouille
de nos affaires sous l’œil attentif de Leïla Mohammed venue
à notre rencontre. Une fois à l’intérieur de son bureau, je
me présente a elle, lui rappelle l’historique de nos contacts.
Son visage s’éclaire tout à coup et se souvient. Nous entamons
une discussion sur le travail de l’organisation qui appartient
à un mouvement politique communiste. Elle nous confirme les
exactions perpétrées contre les femmes, sous le régime du parti
Baas jusqu’à aujourd’hui sous l’occupation. Kidnappings, viols,
meurtres et violence quotidienne.
Après cet entretien, nous sommes assez fatigués. Il est 14h30
et nous rentrons en voiture comme d’habitude. L’animation autour
du check-point crée une atmosphère toujours plus tendue et nerveuse.
Les enfants des rues sont refoulés violemment à présent… Il
est 19h00, la rue s’embrase. Des coups de feu retentissent.
L’agitation monte jusqu’à nos fenêtres. Les hélicoptères reprennent
leur manège aérien et les sifflets poussent leur cri strident.
Avec Myriam, alors que nous surveillons l’évolution du check-point
chaque jour, nous nous disons que tout cela ne peut que mal
finir. Bagdad tout entier devient une prison, dont les blocs
de béton construisent les murs. Reste à savoir qui se trouve
à l’intérieur...
Thierry
Nous sommes au cœur d’une monstruosité decidée ailleurs, dans
l’esprit et les bureaux de quelques énergumènes. Cette monstruosité
se trouve aussi dans notre cœur à nous tous, lovée quelque part
dans nos indifférences, nos préoccupations étouffantes, notre
inaction collective pour un monde démilitarisé et respectueux.
Myriam
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Présentation du voyage
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