| Objection
de conscience |
11/06/03
|
|
Mercredi dernier, George W. Bush, Ariel Sharon et Mahmoud Abbas
se sont rencontrés afin de donner le coup d'envoi de la “feuille
de route” mise au point par le Quartet. Lors de ce sommet
situé à Akaba, en Jordanie, le Premier ministre palestinien
s'est
engagé à mettre fin à l'Intifada armée tandis que son homologue
israélien a annoncé le début du démantèlement d'une quinzaine
de colonies sauvages. Dès dimanche, cependant, les groupes terroristes
palestiniens se sont livrés à de nouveaux attentats, affichant
une nouvelle fois leur intention de saborder le processus de
paix. De leur côté, les autorités israéliennes ont lancé une
opération militaire contre un dirigeant du Hamas qui causa la
mort de plusieurs civils pales-tiniens : une “tentative d'exécution
extrajudiciaire”, selon les propres termes du Secrétaire général
des Nations Unies, Kofi Annan, qui condamnait hier “tout
recours disproportionné à la force”.
C'est donc en toute logique que les observateurs se demandent
aujourd'hui où va conduire cette “feuille de route”, tant ceux
qui l'ont en charge se trouvent dans une inextricable situation,
que ce soit de leur propre fait ou le résultat du contexte politique...
L'isolement guette en effet aussi bien Mahmoud Abbas, en
manque de légitimité, qu'Ariel Sharon qui, s'il n'embrasse
que
du bout des lèvres le plan proposé par le Quartet, est toutefois
sur le point de se mettre à dos des dizaines de milliers de
colons
motivés par des préoccupations idéologiques. Et que dire
de George Bush qui se retrouvera dans quelques mois dans la
position du président sortant !
Le chemin qui mène à la réconciliation est donc particulièrement
semé d'embûches, chacun campant sur d'irréductibles positions
que viennent renforcer ces vieux démons que sont la peur, l'injustice,
la souffrance, la haine... Avant cela, il y a bien sûr le découragement
lorsque l'on voit, par exemple, comment les néoconservateurs
dominent l'administration Bush : « Ils feront, nous
indique Rashid I. Khalidi, que cette initiative échouera
(comme ils le désirent, aux côtés de Sharon). Toutefois, la
responsabilité retombera publiquement sur les Palestiniens.
Il continuera, sans doute, à y avoir assez de “violence palestinienne”
pour nourrir cette accusation, même si cette violence sera bien
pâle en comparaison avec celle, routinière et mécanisée, de
l'occupation. »
Une violence que l'auteur de cet article a beau minimiser mais
qui est à la source des angoisses de millions d'Israéliens.
A cet égard, le weblog
d'Imshin est assez révélateur : « Lorsque j'ai commencé
ce blog, il y aura un an à la fin du mois, je me sentais comme
une antilope apeurée encerclée par toute une bande de lions
affamés. A cette époque, je dévorais avidement toutes les informations
que je pouvais trouver susceptibles de calmer mes peurs, au
sujet de l'instabilité d'Israël et de son manque de soutien
au plan international. [...] Grâce surtout aux efforts incessants
des forces de sécurité israéliennes, la situation est bien meilleure
à présent. Les attentats terroristes sont mensuels et non plus
quotidiens. Je n'ai pas tellement confiance dans le fait qu'il
puisse ressortir quelque chose de la “feuille de route”, mais
cela me donne une sorte de sentiment d'espoir, même si je le
soupçonne d'être faux... »
L'espoir ne s'est jamais longtemps attardé dans les cœurs et
les esprits des Israéliens et des Palestiniens, durant ces dernières
décennies, les laissant irrémédiablement frustrés ou écurés
par le comportement de leurs gouvernants. Ainsi de Bert de Bruin
(Dutchblog
Israel) : « Je viens juste de me connecter et j'ai vu qu'une
tentative d'assassinat contre Rantisi, un leader du Hamas, avait
échoué. Plusieurs autres personnes ont été blessées ou tuées.
Pour l'amour du ciel, nos dirigeants sont-ils devenus complètement
idiots ? Sharon ne peut-il donc pas se faire à l'idée de ne
pas être le méchant dans les gros titres de la presse internationale
pendant un jour ou deux ? Notre optimisme - bien que sceptique
- était-il à ce point déplacé ? »
Et bien entendu, le sentiment d'injustice et la colère conduisent
toujours à l'aveuglement et à des prises de position proprement
absurdes, voire scandaleuses. IsraPundit
rapporte ainsi les propos de Dennis
Prager publié dans “Town
Hall”. Notre homme, organisateur de “talk show” à Los Angeles,
soutient qu'une guerre civile en Palestine est la seule solution
susceptible d'apporter la paix : « Un pourcentage important
de Palestiniens ne désire pas la paix avec Israël. Ils veulent
la paix sans Israël. Si ces individus et ces groupes ne sont
pas combattus par les Palestiniens qui veulent la paix avec
Israël, alors la paix est impossible... » Et d'ajouter : « A
ceux qui déclarent que “la guerre ne résout jamais rien” - un
mantra d'une telle ignorance que seuls les bien-pensants y croient -
les Palestiniens peuvent montrer comment la guerre, ou au moins
la volonté de faire la guerre, peut résoudre une importante
affaire ».
Heureusement, il existe aussi des citoyens telle Rinat, une
jeune Israélienne auteure d'un carnet
web depuis Jérusalem, qui s'insurge contre le fanatisme :
« Lorsque je dis que le fanatisme me fatigue et me rend malade,
cela concerne aussi nos fanatiques. Hier, j'ai reçu un coup
de fil de Betar pour participer à une manifestation contre la
“feuille de route” et le démantèlement des colonies israéliennes
à Yehuda et Shomron (Cisjordanie, si vous préférez). C'est beau
du point de vue idéologique, mais c'est totalement irréel. Il
faut se réveiller ! »
Ce réveil aura-t-il lieu ? Certains y croient encore qui observent
chez Ariel Sharon lui-même des changements notables dans son
orientation politique. Marty
Jezer parle à son sujet d'un “nouveau Sharon” ayant « stupéfié
Israël et le monde la semaine passée en répudiant les présupposés
philosophiques et politiques de son propre parti, le Likud.
En reconnaissant que les implantations juives de Cisjordanie
et de Gaza étaient situées dans des territoires “occupés” devant
appartenir à un Etat palestinien indépendant, Sharon a épousé
la position de ses adversaires politiques, les colombes israéliennes,
et abandonné l'objectif historique du Likud d'un “Grand Israël”
sur la terre sacrée de la Bible, du Jourdain jusqu'à la Méditerranée. »
L'avenir dira si Ariel Sharon est véritablement en train de
changer ou s'il s'agit encore d'un faux-semblant propre à circonvenir
les alliés américains d'Israël. Toujours est-il que la solution
se trouve avant tout en chaque citoyen israélien et c'est à
leur sujet qu'Issa
Khalaf, professeur de sciences politiques dans l'Iowa, s'interroge :
« Comment se fait-il que l'expérience de la mort et de la désolation
à travers l'Holocauste, la grande tradition rédemptrice juive
en matière de justice, n'ait pas poussé bien davantage d'Israéliens
à parler du sort des Palestiniens ? Les Israéliens connaissent-ils
seulement l'ampleur de l'outrage, s'en préoccupent-ils ? [...]
Bien sûr, l'image qu'Israël se donne d'une nation poursuivant
la paix depuis toujours tandis que ses ennemis ne souhaitent
que sa destruction est confortable. Mais ce n'est pas vrai,
pas dans sa formulation absolue. Les dirigeants israéliens ont
aussi utilisé la guerre comme moyen d'accroître leur territoire,
alors même que leurs voisins ne constituaient pas une menace
et recherchaient vraiment la paix. Depuis Ben Gourion, ces dirigeants
ont su intelligemment manipuler les peurs existentielles d'une
population israélienne inconditionnelle. Le militarisme et la
guerre, associés à la déshumanisation des Palestiniens et à
la dégradation des valeurs juives ainsi que celles du soldat,
se sont profondément enracinés dans la culture et la société
israélienne, trouvant leur logique ultime dans la solution de
M. Sharon : la violence absolue. »
Nous savons à quel point il est difficile de se départir des
conditionnements culturels, intellectuels, religieux ou sociaux
et, au-delà des constats, nous éviterons soigneusement de jeter
la pierre à qui que ce soit. Comme
nous l'avons vu précédemment, bien des Israéliens donnent
jour après jour la preuve de leur fidélité aux valeurs fondatrices
de leur civilisation : il importe seulement que leur nombre
ne cesse de grandir jusqu'à devenir capable d'imposer leur vision
de la paix à leur gouvernement. Dans cet esprit, nous ne pouvons
qu'admirer l'exemple donné par des personnes comme Jonathan
Ben-Artzi, symbole de tous ces jeunes gens qui, en Israël,
tentent d'échapper au service militaire. Agé de 20 ans, “Yoni”
a déjà passé huit mois en prison en tant qu'objecteur de conscience.
Neveu de l'ancien premier ministre, Benjamin Netanyahu, son
cas pose un sérieux problème à une armée qui jouit encore d'un
prestige considérable malgré ses pratiques arbitraires. Un monolithe
qui ne peut manquer d'être ébranlé lorsque des individus déterminés
et courageux en signalent les coupables incohérences.
Dani Filc, emprisonné durant quatorze jours pour son refus de
servir dans les Territoires Occupés est
bien placé pour en parler : « On ne peut pas argumenter
en faveur du droit des Juifs à l'auto-détermination tout en
déniant ce même droit au peuple palestinien. L'occupation leur
dénie ce droit et, de ce fait, c'est une faute, et c'est également
une faute que de tenter de le préserver par la force. Les mêmes
principes qui m'ont conduit à décider de venir en Israël me
conduisent à refuser de servir dans ces territoires. » Telle
est bien la question qui se pose à l'Etat d'Israël de façon
cruciale depuis maintenant plusieurs décennies et, à travers
lui, à la communauté humaine : peut-on soi-même être libre tout
en contestant la liberté à autrui ? Un cas de conscience qui
ne souffre aucune objection.
Geoffroi
> Pour
soutenir les jeunes israéliens qui refusent de servir
dans l'armée
> Quelques livres à propos du conflit israélo-palestinien
:
- Est-il permis de critiquer Israël ?
- Palestine - Israël : La paix ou l'apartheid
- Le Manifeste d'un juif libre
- Génération intifada
- Le Droit au retour : Le Problème des réfugiés palestiniens
|