| La
démocratie en Afrique, mythe ou réalité ? |
Lundi 8 septembre
2003
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Il est généralement admis que la démocratie
est un mode de gouvernement où le peuple exerce la souveraineté.
Pour Abraham Lincoln, la démocratie est « le gouvernement
du peuple par le peuple et pour le peuple ». Prise dans
ce sens, la démocratie s'oppose à tout pouvoir qui n'est pas l'émanation
du peuple.
Dans la véritable démocratie, le détenteur du pouvoir est le peuple
appelé souverain primaire. Les citoyens ne pouvant tous exercer
cette souveraineté, ils délèguent leur pouvoir à un nombre restreint
d'élus qui l'exercent à leur place. Ces personnes sont désignées
à travers des élections libres et transparentes. Ainsi, le pouvoir
exercé par les élus l'est au nom du peuple qui le lui a temporairement
transféré et à qui ils doivent rendre compte.
Malheureusement, plusieurs pays du Tiers-Monde présentent une
démocratie de façade, caricaturée. L'on fait certes parler les
urnes mais le résultat n'est pas l'expression de la volonté souveraine
du peuple mais plutôt de la puissance du prince. En conséquence,
les dirigeants deviennent, au fil du temps, de moins en moins
enclins à accepter le contrôle du peuple. La démocratie devenant
alors le pouvoir du plus fort, par le plus fort et pour le plus
fort. Quelques exemples peuvent être tirés à la volée de l'histoire
récente.
Le cas de la dernière élection présidentielle au Rwanda est éloquent.
Dans ce pays, les Hutus, ethnie rivale à celle du Président en
place, représentent plus de 75 % de la population. Le fort clivage
ethnique préexistant au génocide de triste mémoire y a été exacerbé
après ce dernier et tout particulièrement par la domination mono
ethnique exercée par l'ethnie minoritaire au pouvoir depuis 1994.
Il est inconcevable dans un tel pays que le chef de l'Etat en
place puisse gagner les élections avec près de 95 % des suffrages
exprimés.
Dans la démocratie comme dans la dictature, la victoire se prépare.
La méthodologie utilisée différencie la victoire de l'une de celle
de l'autre. Que s'est-il réellement passé ? Le Président Kagame
a d'abord mis en détention préventive durant près de 2 ans son
prédécesseur et challenger, Pasteur Bizimungu, il fait recours
pour le référendum constitutionnel à des électeurs venant des
provinces voisines de la R.D. Congo sous son occupation. Il a
instauré un climat de peur dans le chef des électeurs de l'ethnie
rivale : dissolution du principal parti adversaire jugé par lui,
d'essence ethnique ; arrestation des opposants, enlèvements, intimidations
pendant la campagne électorale, interpellations, pour fermer la
boucle, bourrage des urnes. La communauté internationale se trouve
aujourd'hui devant un plébiscite. Pourrait-on prétendre, au vu
de ces résultats, que le peuple rwandais a si massivement porté
son choix sur l'homme fort de Kigali ? En réalité, c'est sa main
de fer qui l'a maintenu au pouvoir. Sa puissance militaire, financière
et sa politique implacable lui ont assuré cette victoire.
Le candidat du Front patriotique rwandais a obtenu une majorité
écrasante, face à son adversaire Faustin TWAGIRAMUNGU qui n'a
pu récolter que 3,5 %. Ce dernier a dénoncé l'intimidation et
le harcèlement dont ses partisans ont été objet de la part des
autorités gouvernementales durant toute la campagne électorale.
Ces faits ont été confirmés par des observateurs neutres dépêchés
sur place par l'Union Européenne.
Comme le dirait l'ancien président congolais Pascal Lissouba :
« On n'organise pas les élections pour les perdre ».
L'expérience nous a montré qu'il était plus facile à celui qui
est au pouvoir de se faire un résultat qu'à celui qui veut y accéder
d'avoir un résultat. Réalité du Tiers-monde !
Qu'est-ce qu'en fait les élections en Afrique sinon un moyen pratique
de légitimation d'un pouvoir spolié et confisqué au peuple ? Après
30 ans de règne sans partage au Togo, le Général-Président Eyadema
dont le pouvoir a été marqué par des violations massives des droits
de l'homme et des assassinats politiques, a été réélu à la tête
du pays le 1er juin dernier avec 57 % des suffrages. Ce scrutin,
comme on peut s'en douter, a été entaché par de nombreuses irrégularités.
Les hommes forts d'Afrique utilisent presque la même méthode pour
se faire des résultats aux présidentielles. Quatre mois avant
ces élections, soit au mois de février 2003, le Président togolais,
par l'entremise de ses services, avait procédé à de nombreuses
intimidations et arrestations parmi les membres de l'opposition.
Marc Palanga et Mazama Takasa tous deux membres d'UFC ont été
arbitrairement détenus et ont subi des tortures. Certains candidats
ont même été empêchés de se présenter devant les électeurs. C'est
le cas notamment de Gilles Christ Olympio. Pendant la compagne
présidentielle, les candidats de l'opposition ont connu plusieurs
entraves qui les ont empêchés soit de circuler librement sur toute
l'étendue du territoire soit d'organiser des réunions politiques.
Le RPT, parti du Président Eyadema, a monopolisé les médias publics
en violant les dispositions légales qui garantissaient indistinctement
aux candidats l'accès libre et égal aux médias de l'Etat.
Tout est mis en œuvre pour consacrer le pouvoir du plus fort,
par le plus fort et pour le plus fort qui ne ménage aucun effort
pour asseoir son autorité en République Démocratique du Congo,
l'ancien Président Mobutu a eu recours à l'épuration ethnique
ou la traque dans une province donnée des citoyens non-originaires
en vue de les empêcher d'exprimer leur opinion.
L'instauration d'un climat d'émeutes pour intimider les populations
d'une région peu favorable au régime en place de voter massivement,
l'élimination par des moyens législatifs des adversaires aux origines
douteuses, les violations des libertés publiques et l'arrestation
des adversaires politiques, la confiscation, pour sa compagne,
des médias et des finances publiques par le candidat sortant,
référendum et recensement truqués … Ce sont là les ressources
stratégiques dont se servent les dictateurs africains aux allures
de démocrates.
Le pouvoir sensé revenir au peuple lui est arraché par ceux qui
détiennent les moyens de contrainte : la force publique (armée,
police), les finances de l'état (achat des consciences) et l'intelligence.
Ces derniers confisquent la " souveraineté " populaire, désignent
les animateurs des divers échelons du pouvoir. Il va de soi que
ces derniers exerceront ce pouvoir sans entrave aux intérêts de
leurs bienfaiteurs. Le peuple dans tout cela n'y trouvera aucun
compte. Sa souveraineté primaire n'est plus qu'escroquerie. Il
n'a pas délégué les animateurs et ceux-ci ne lui rendent pas compte.
Le peuple n'a en sa main aucun moyen de contrôle ou de contrainte.
Dans un pays où le pouvoir a été pris par les armes (coup d'état,
révolution, …), l'autorité suprême se maintient au pouvoir en
truquant la forme des élections et leurs résultats, le peuple
est impuissant. Celui qui est au pouvoir n'a aucune envie d'être
contrôlé par le peuple. Il n'acceptera pas les critiques fussent-elles
constructives. Il va élaborer des théories sur la démocratie en
vue de légitimer son pouvoir. Le Président Mobutu comme tant d'autres
a créé un parti unique qui était national et obligatoire pour
tout citoyen. Il a déclaré en 1990 : " Il y a des gens qui en
veulent à mon fauteuil ". Il trouvait si évident que le pouvoir
lui revenait de droit presque divin. Il était sien et aucune personne,
même choisie par le peuple, ne pouvait convoiter " son fauteuil
".
Si le Président Laurent Désiré Kabila avait été élu Président
de la République par le peuple, il ne pouvait aucun jour prétendre
remettre son pouvoir au peuple. Pour lui, le pouvoir avait été
confisqué par Joseph Désiré Mobutu. Kabila l'a récupéré pour son
compte, puis prétendre le remettre au peuple à travers les CPP,
comités de pouvoir populaire. LD Kabila dira à l'installation
des CPP : « Je vous remets le pouvoir à travers les
CPP … Organisez-vous … ». Un homme peut-il prétendre
remettre le pouvoir au peuple de qui doit émaner tout pouvoir
ou c'est le peuple qui doit donner le pouvoir à un élu ? Au cas
où un homme remettrait le pouvoir au peuple, il démissionnerait
de son poste en vue de laisser à ce peuple la latitude, non seulement
de s'organiser pour mieux exercer le pouvoir, mais la faculté
de se choisir aussi ses nouveaux dirigeants.
A propos des CPP de Kabila, après avoir prétendument remis le
pouvoir au peuple, le même remetteur de ce pouvoir
s'est réservé le droit d'en choisir les animateurs au sommet.
A leur tour, ces animateurs ont nommé les dirigeants provinciaux
voire urbains et de district. Le peuple, comme avant, est exclu
de l'exercice du pouvoir.
Les dictatures actuelles cherchent à se faire passer pour des
démocraties. Elles savent que pour durer au pouvoir sans être
inquiété et pour exploiter la population dans l'impunité qu'un
vernis de démocratie ferait toujours l'affaire. C'est pourquoi
loin d'être totalitaire, elle ne cherche pas à obtenir l'adhésion
de tous les citoyens ; il s'agit en fait de ce que certains appellent
la démocrature. Dans la démocrature, tout ou presque,
est équilibré : atteintes aux libertés, répressions dosées, voire
gratification en biens matériels pour inhiber des soulèvements
et des rejets en bloc. En Afrique actuellement la démocrature
est plus à la mode que la démocratie. Cette démocrature est appelée
par d'autres la démon -cratie qui est le pouvoir des
démons par les démons et pour les démons.
Le pouvoir des plus forts
En République Démocratique du
Congo, prétendant combattre la dictature de Laurent - Désiré Kabila,
une rébellion fut déclenchée en août 1998, à l'Est de ce pays,
rébellion menée par le Rassemblement congolais pour la Démocratie.
Quelques temps après, une autre rébellion entra en danse, le Mouvement
pour la Libération du Congo, puis d'autres petits mouvements rebelles
virent le jour. Chose qui étonne, ces mouvements qui prétendent
se battre pour l'instauration d'un Etat de droit, excellèrent
dans les violations des droits de l'homme dans les territoires
sous leur contrôle. La recherche de la démocratie était devenue
le cadet de leurs préoccupations, il fallait à tout prix faire
usage de la force pour accéder au pouvoir. Ce que sanctionna les
accords de Sun-City. Puisque chacune des parties s'estimait forte
et puissante, on avait plongé le pays dans une guerre meurtrière
et dévastatrice pour le peuple. Au bout de leur souffle, les parties
décidèrent de négocier la paix et la répartition du pouvoir qui
aboutit à un gouvernement issu des négociations. Quel intérêt
ce gouvernement va-t-il défendre ? Tout compte fait, pas celui
du peuple car chacun sachant qui l'a placé à tel poste, à qu'il
rendra des comptes. C'est cette personne qui pourra éventuellement
décider de son maintien ou de son éviction. La démocratie, loin
d'être seulement le pouvoir des plus forts par les plus forts
et pour les plus forts, devient alors le pouvoir des gouvernants
par les gouvernants et pour les gouvernants…ou comme le dirait
le citoyen moyen, le gouvernement des démons par les démons et
pour les démons.
Cette réalité congolaise est aussi ivoirienne et de plusieurs
pays africains dans lesquels le peuple ne s'est pas choisi ses
représentants.
Le pouvoir des gouvernants, par les gouvernants et pour les gouvernants
! La souveraineté, le pouvoir suprême devient l'émanation de ceux
qui se sont imposés au pouvoir. Ceux-ci, pour mieux exercer ce
pouvoir choisissent les gens qui doivent les aider à gouverner,
à qui ils délèguent une portion de leur pouvoir. La démocratie
devient alors le gouvernement où les plus forts exercent la souveraineté…
ce qui a fait dire à Mgr Marini Bodho, Président coopté du Sénat
congolais à l'occasion de l'ouverture de la session extraordinaire
du Sénat, le 22 août 2003 : « Cet holocauste de plus
de 3.500.000 morts immolés sur l'autel de nos intérêts égoïstes
et qui nous valent d'être là, aux différents postes que beaucoup
d'entre-nous occupent ».
Comment gagner les élections démocratiquement en Afrique ?
En pointant le canon aux électeurs, en muselant une presse très
bruyante et pauvre, en laissant rêver les opposants et contrecarrer
leur action, en invitant et laisser faire les observateurs internationaux
qui, malgré leurs rapports négatifs, n'empêcheront pas les Présidents
de leurs pays de prendre acte des résultats.
Pompon MOMAT KABULO
Ligue pour la démocratie et la bonne gouvernance ( LDBG ), RDC
http://www.democratieactive.org/communaute/rdc/ldbg/presentation.htm
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