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ALLEINS, le 6/07/2004
Docteur Jean Philippe LABREZE
Collectif des médecins et des citoyens contre
les traitements dégradants de la psychiatrie
449 Rue de l'Egalité
13980 ALLEINS
Monsieur Michel CHARZAT
Assemblée Nationale.
Palais BOURBON.
126 Rue de l'Université
75355 PARIS 07 SP
Monsieur le député,
Je vous remercie pour l'attention avec laquelle vous avez examiné
mon courrier et la réponse que vous avez bien voulu m'apporter.
(Je vous présente d'ailleurs toutes mes excuses pour avoir tardé
à revenir vers vous, mais mes obligations professionnelles m'ont
conduit à m'absenter durant cinq semaines).
Je suis satisfait de voir que le parlement semble avoir pris toute
la mesure du problème et décidé la création d'un groupe d'études
au regard des problèmes réels et graves dans le secteur de la prise
en charge des maladies mentales.
Il appartient désormais aux parlementaires de saisir cette formidable
opportunité pour réformer des pratiques et très probablement une
loi qui, ainsi que les statistiques en témoignent, ne garantissent
pas suffisamment les droits des citoyens.
Ainsi que vous m'y invitez, je souhaiterais, en ma qualité de médecin,
Président du collectif des médecins et des citoyens contre les traitements
dégradants de la psychiatrie et observateur attentif depuis de nombreuses
années de ce qui se passe dans ce secteur, attirer votre attention
sur un certain nombre de points.
Ainsi que je le soulignais dans ma précédente correspondance, force
est de constater que la loi de 1990, qui visait à renforcer les
droits des citoyens et réduire les risques d'internements sous contrainte
abusifs, voire totalement immotivés, n'a pas atteint son objectif.
L'augmentation de 86% de ces internements entre 1992 et 2001 en
atteste indiscutablement. Faut il rappeler ici que nous internons
2 à 3 fois plus que nos partenaires européens et que la seule préfecture
de police de la ville de Paris interne chaque année, sur le mode
du placement d'office, plus de patients que l'ensemble du Royaume
Uni ?
Je puis vous dire que j'ai à de multiples reprises, durant de nombreuses
années d'exercice, touché très directement du doigt l'arbitraire
et la violence qui règnent dans ce domaine. Parmi toutes les disciplines
médicales, la psychiatrie est la seule qui se soit vue conférer
par la loi, l'autorisation de priver un patient de sa liberté et
de lui administrer des traitements contre sa volonté. C'est une
très lourde responsabilité qui ne devrait être assumée que par des
praticiens profondément humains et respectueux des patients qu'ils
sont amenés à prendre en charge. J'ai malheureusement trop souvent
observé le contraire. (J'entrevois un certain nombre de raisons
à cette situation et reste à votre disposition pour vous les exposer
plus en détail).
Cette situation pose en outre très directement le problème de la
nature des traitements psychiatriques. Les neuroleptiques par exemple
(traitements administrés aux patients agités, quelle que soit d'ailleurs
la cause de cette agitation) représentent une agression majeure,
susceptibles de compromettre définitivement les chances de guérison
de nombreux patients. (Si vous souhaitez obtenir plus d'informations
sur les effets secondaires de ces drogues, je vous invite à consulter
le site du Professeur BREGGIN. Le lien est disponible sur le site
de la pétition que je fais actuellement circuler pour demander l'interdiction
de certains traitements psychiatriques : http://www.moratoirepsy.com.
Ces drogues sont en outre souvent administrées à des patients agités,
sans que cette agitation ne soit imputable à un quelconque trouble
psychiatrique.
Permettez moi de vous donner un exemple concret. Il y a quelques
semaines de cela, j'ai été appelé en ma qualité de médecin de garde
auprès d'un patient en garde à vue dans une gendarmerie. A mon arrivée,
le patient était plaqué à terre par cinq ou six gendarmes et pompiers,
parce qu'il était " agité et dangereux ". L'un des pompiers m'a
demandé si j'avais un neuroleptique dans ma trousse. (Je pense que
plusieurs de mes confrères n'auraient pas hésité car ils ont appris
à penser comme cela).
A la très grande surprise des personnes impliquées, je leur ai demandé
de lâcher le patient et de sortir de la pièce. Ma demande étant
courtoise et ferme, ces personnes se sont exécutées. J'ai pu rester
seul avec lui, le calmer, le rassurer et clarifier la situation.
Il rencontrait de sérieuses difficultés avec sa société et avait
bu plus que de raison. Conscient néanmoins des risques qu'il courait
et faisait courir à autrui, il avait arrêté son véhicule sur une
aire de repos et appelé lui-même la police (ce que m'ont effectivement
confirmé les gendarmes). A son arrivée dans les locaux de la gendarmerie,
pour des raisons qui ont pu être clarifiées par la suite, la situation
a dégénéré. Le patient et les forces de l'ordre en co-partageaient
d'ailleurs la responsabilité. Les gendarmes en ont implicitement
convenu en décidant de ne pas poursuivre ce patient et en le laissant
regagner son domicile, en compagnie de son épouse, après quelques
heures d'observation en milieu hospitalier.
Une approche déterminée et pragmatique a très certainement permis
à ce patient d'éviter une injection de neuroleptiques et une hospitalisation
en psychiatrie. Que deviendraient la grande majorité des hospitalisations
d'office réalisées par la préfecture de police de la ville de Paris
si les problèmes étaient abordés sous cet angle ? Cette réflexion
vaut d'ailleurs très certainement pour la majorité des internements
sous contrainte réalisés dans notre pays.
Je souhaiterais en outre rappeler ici que de nombreuses voix s'étaient
élevées en 1990 pour demander la judiciarisation des procédures
d'hospitalisation sous contrainte afin de donner au patient susceptible
d'être hospitalisé contre son gré, la possibilité de se défendre
(car nous sommes là dans une situation de privation de liberté,
susceptible qui plus est d'être assortie de l'administration de
traitements délétères, attentatoires à la santé des individus).
L'intervention d'un magistrat dans de telles circonstances permettrait
très certainement de dédramatiser un grand nombre de situations,
d'apporter une réponse proportionnée et d'éviter, bien entendu,
des internements arbitraires et injustifiés.
Claude BERNARD disait que lorsque les faits s'éloignent de la théorie,
ce ne sont pas les faits qui doivent être remis en cause, mais la
théorie. Considérer que les procédures d'internement sous contrainte,
en l'état, offrent suffisamment de garanties aux citoyens, c'est
refuser de voire les faits tels qu'ils sont et s'accrocher obstinément
à la théorie, au détriment de la santé des patients et de leurs
droits.
Par ailleurs, les réponses apportées par certains de vos collègues
au courrier que je leur ai adressé, suscitent une inquiétude majeure
et laissent augurer, si la politique qu'ils mentionnent est effectivement
mise en œuvre, une aggravation considérable de la situation. De
quoi s'agit-il effectivement ?
Messieurs ACCOYER et PINTE ont en effet mis l'accent, dans leur
réponse, sur la politique de prévention que le gouvernement entend
mener pour répondre à l'augmentation des internements sous contrainte.
Que va-t-il se passer précisément ? Notre pays est déjà le plus
gros consommateur de psychotropes. (Les raisons de cette situation
avaient été clairement analysées par le Professeur ZARIFIAN dans
le rapport remis en 1995 à Madame VEIL et à Monsieur DOUSTE BLAZY).
Nos concitoyens se portent-ils mieux pour autant ? Non !
Donner la possibilité aux psychiatres d'intervenir en amont, c'est
commencer à droguer (mettre sous psychotropes) des dizaines de milliers
d'individus sur la base de simples présomptions ou hypothèses diagnostiques,
dont la validité scientifique pourrait à juste titre être largement
mise en cause. Par ailleurs, si les drogues psychiatriques étaient
susceptibles de guérir qui que ce soit ou de prévenir l'apparition
de troubles psychiatriques, une telle approche apparaîtrait logique,
mais ces drogues aggravent ou créent, très directement, les problèmes
qu'elles sont censées résoudre.
Une étude récente, conduite par le Professeur KAHN, démontre une
augmentation considérable des pensées suicidaires, des tentatives
de suicide et des actes agressifs chez les consommateurs d'antidépresseurs
(Khan,A et al. Symptom reduction and suicid risk in patients treated
with placebo in antidepressant clinical trials. Archives of General
Psychiatry. 2000. 57, 311-317).
Les preuves étant aujourd'hui incontestables, la FDA a, en date
du 22 mars 2004, sommé les laboratoires pharmaceutiques commercialisant
des antidépresseurs (10 médicaments concernés) d'inclure dans la
notice accompagnant le médicament une mise en garde claire contre
le risque d'aggravation des symptômes et d'apparition d'idées suicidaires
chez les patients traités par ces drogues.
Responsables de modifications du comportement et de pulsions agressives,
ces médicaments sont mis en cause dans de nombreux procès aux Etats-Unis.
Dans la tuerie du lycée Columbine, en avril 1999, la folie meurtrière
de l'un des protagonistes (Eric HARRIS) est très directement rattachée
au traitement antidépresseur (Luvox) que prenait ce jeune homme
. Un procès est actuellement en cours contre les laboratoires Solvay
Pharmaceuticals Inc, fabricants du Luvox. Des rapports d'expert
attestent que le laboratoire Solvay " a agi de façon non raisonnable
" en omettant de mettre en garde les utilisateurs et les prescripteurs
contre les possibles effets néfastes de cette drogue.
L'année dernière, le laboratoire GlaxoSmeethKline (fabricant de
l'antidépresseur Paxil) s'est vu condamné à payer 8 millions de
dollars de dommages et intérêts à un patient, la drogue ayant été
considérée comme responsable de ses pulsions meurtrières.
Le procureur général de l'état de New York vient de décider de poursuivre
en justice le laboratoire GlaxoSmeethKline, estimant que ce laboratoire
avait sciemment omis de rapporter les effets secondaires de l'antidépresseur
qu'ils commercialisent.
Voulons-nous que demain, un plus grand nombre encore de nos concitoyens
soit sous l'emprise d'une drogue psychiatrique ? (Il serait d'ailleurs
nécessaire d'analyser l'augmentation des agressions sur tierce personne
-+3% dans un contexte de diminution globale de la criminalité- afin
de voir si un lien de cause à effet peut être mis en évidence entre
l'augmentation de cette statistique et la consommation de psychotropes
dans notre pays).
Outre leurs effets profondément néfastes sur la santé et le comportement
des consommateurs, que dire encore du coût de ces " médicaments
" pour la collectivité ? Les laboratoires pharmaceutiques (à grand
renfort de campagnes marketing directes et indirectes) et les tenants
de la psychiatrie biologique ont réussi à convaincre nos concitoyens
et, plus grave encore, le corps médical, que les drogues psychiatriques
représentent LA solution, alors que tout démontre qu'il n'en est
rien.
Ceci explique que les ventes d'antidépresseurs aient été multipliées
par 6,7, en euros constants, entre 1980 et 2001 alors que les ventes
de médicaments étaient multipliées par 2,7 pendant la même période.
Le chiffre d'affaires correspondant aux ventes d'antidépresseurs
est ainsi passé de 84 millions d'euros en 1980 à 543 millions d'euros
en 2001, celui des ventes globales de psychotropes passant de 317
millions d'euros à plus d'un milliard d'euros pendant la même période.
Désireux de ne pas surcharger ce courrier mais persuadé que beaucoup
pourrait (et devrait) être dit au sujet de ce dossier, je me permets
de préciser que je reste à votre entière disposition et suis en
mesure de venir vous rencontrer à Paris si vous le souhaitez.
Vous remerciant dès à présent pour votre attention, je vous prie
d'agréer, Monsieur le député, l'expression de mes très respectueuses
salutations.
Docteur Jean Philippe LABREZE
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