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Désarmement |
Nous vivons dans un monde "submergé d'armes", déclarait un jour le responsable du désarmement auprès des Nations Unies, lors d'une réunion intergouvernementale. Un monde où des milliards d'hommes et de femmes manquent de soins, d'éducation et de nourriture, tandis que les états dépensent des milliards de dollars en équipement militaire. Un monde où tant d'individus sont privés de leurs droits élémentaires, alors que les fabricants et les vendeurs de canons, de mitrailleuses et de missiles jouissent d'un incroyable pouvoir... Il est si vaste que le terme de "désarmement" lui-même semble soumis à leur corruption : lorsque l'on évoque le "désarmement", en effet, on parle d'interdire la fabrication et l'emploi de "certaines armes" et non pas la totalité de celles-ci. De sorte que les états sont lancés dans une course sans fin qui les voit, durant quelques décennies, s'intéresser à la réduction des arsenaux nucléaires, pour s'efforcer ensuite de diminuer la production des mines antipersonnel, puis tenter de limiter le trafic d'armes légères, avant de songer à la réglementation des armes chimiques... Un combat qui semble perdu d'avance puisque l'homme ne cesse de fabriquer des armes, pour ensuite tenter d'en limiter vainement les effets destructeurs, avec toujours un temps de retard dû à son manque de lucidité, animé par une pulsion de mort dont il a grand mal à se défaire.
Pourtant, l'immense majorité des habitants de cette planète désire ardemment la paix et les dirigeants eux-mêmes ne parlent que de cela. Mais les intérêts qui justifient la croissance effrénée du marché de l'armement sont aussi gigantesques que les conditionnements qui le sous-tendent. Ainsi, l'humanité dite "développée" se trouve dans la position absurde qui consiste à prétendre établir les bases d'une authentique culture de la paix, tout en livrant ses fondations - à peine élevées - aux attaques des élites aveugles qui ne pensent qu'à préserver leurs acquis et assurer leur enrichissement futur, ajoutant à l'abject l'hypocrisie de leurs prétextes économiques et sociaux. Oui, nous nous soucions de léguer un monde meilleur aux générations futures, mais nous fabriquons des armes si légères que les enfants peuvent les utiliser : paradoxe caractérisant des sociétés qui progressent rapidement sur la voie de la destruction, en simulant l'indifférence ou en usant de la tromperie pour que rien ne vienne s'interposer sur leur route.
A l'origine de cette folie se trouve un conflit que nous avons
refoulé au plus profond de notre être, mais qui transpire à
travers beaucoup de nos comportements. Une de ces questions
vitales sur lesquelles nous jouons notre avenir et qui peut
s'exprimer ainsi : partager ce que nous avons avec autrui et
devoir renoncer à notre confort ou bien agir égoïstement et
passer agréablement le temps qui nous reste à vivre. Oui, "le
temps qui nous reste à vivre", parce que nous sommes obsédés
par l'idée que "tout le monde doit mourir un jour", fatalité
qui nous tient si fortement asservis que nous en venons à dénier
toute valeur à la vie humaine. Ainsi, le calcul que fait une
partie de l'humanité est fort simple : vivons toujours mieux
tandis que les autres meurent à petit feu. Et quand nous parlons
de la paix, nous ne la désirons que pour nous-mêmes et peu importe
que les enfants d'Afrique ou d'ailleurs soient tous exterminés.
Oui, si nous savions que les armes sophistiquées que nous concevons
serviront à tuer nos propres enfants, ceux qui jouent sous nos
yeux, là dans notre jardin, laisserions-nous aussi facilement
des inventeurs les mettre au point et des industriels les produire
? Les armes légères qui inondent la surface de la terre et,
spécialement, les pays pauvres où elles se négocient pour quelques
dollars, tuent principalement des femmes et des enfants, mais
ce ne sont pas nos femmes et nos enfants : telle est la vérité
qui nous rend si faibles par rapport à la nécessité urgente
de désarmer et qui nous fait opter pour l'indifférence, tandis
que les fabricants d'armes nous manipulent.
La question du désarmement est pourtant simple et radicale : cessons de fabriquer des armes, toutes les armes ! Qu'elles soient mécaniques ou chimiques, qu'elles soient censées nous rendre malades, nous mutiler ou nous tuer, lentement ou rapidement... Cessons de mettre au point des engins toujours plus sophistiqués visant à tuer le plus grand nombre de personnes pour le coût le plus réduit ! Qu'il soit possible, dans nos sociétés, d'utiliser son intellect pour concevoir des instruments de destruction de ses semblables, et d'investir de l'argent dans leur fabrication, n'est-ce pas le signe d'un effarant cancer qui nous ronge ? Certes ! Et cette tumeur possède un double aspect : la motivation du profit la fait proliférer, mais la puissance des conditionnements lui permet de perdurer en s'enracinant. Car il n'y aurait personne pour récolter le fruit immonde de cette industrie, si la foule des individus n'était pas convaincue du bien-fondé de cette activité. A la vérité, nous vivons armés jusqu'aux dents, pétris de craintes et de raisonnements qui sont autant d'armes "conventionnelles". De sorte que la reconversion des industries de l'armement ne peut avoir lieu si nous ne procédons pas d'abord à notre propre reconversion.
Notre vision de la vie elle-même n'est-elle pas extrêmement limitée ? Nous croyons à ceci et pas à cela à cause de notre milieu culturel ; nous acceptons ceci et pas cela, parce que nous redoutons d'être exclus du groupe ; nous voulons ceci et nous n'osons pas désirer cela, parce que notre psychisme, autrement, vacillerait... Mais que nous arrive-t-il ? Nous avons peur et nous nous défendons sans cesse contre un hypothétique ennemi en nous armant de certitudes, en nous cachant derrière les conventions sociales et en assurant par tous les moyens la sécurité de notre mental, de notre couple, de notre emploi... Nous vivons avec une armure que nous ne quittons jamais. Elle nous a coûté cher et nous ne sommes pas prêts à y renoncer facilement. Au contraire, si nous voulons vivre encore, il nous faut - pensons-nous - la perfectionner sans cesse... Et fiers de nos joujoux, nous les proposons à prix d'or à nos voisins.
Le véritable désarmement, lui, commence dans notre tête et dans
notre cœur lorsque nous entamons avec autrui un véritable dialogue,
lorsque nous sommes prêts à échanger autre chose que des arguments,
des prétentions et des dogmes. Bref, lorsque nous cessons de
"commercer" et que nous nous ouvrons à un échange sincère avec
ceux qui sont différents de nous, conscients que l'enrichissement
est là, que le profit est là et que c'est là qu'est le vrai
confort, dans la relation que nous construisons patiemment avec
autrui, sans crainte pour nos certitudes. Ainsi, si nous voulons
que l'humanité sorte enfin la tête de cet océan d'armes qui
la submerge, cessons d'abord d'en fabriquer dans notre intellect
et d'en fourbir dans notre psychisme : arrêtons de produire
de l'oppression et de la peur. Et luttons, avec la seule énergie
de notre cœur, pour que tous les êtres humains bénéficient des
mêmes droits et des mêmes possibilités d'en jouir.
Geoffroi 
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