|
Démocratie (suite) |
Partagé entre les intérêts de l'élite et les besoins de la foule, le "représentant du peuple" parvenu au pouvoir, dans la pseudo-démocratie qui nous tient lieu de système politique, est cependant, lui aussi, la proie de l'arbitraire. Combien de carrières ne se sont-elles pas éventrées sur les récifs de la croissance économique et du mécontentement social ? C'est, en effet, une caractéristique de la ploutocratie que d'user irrémédiablement ses serviteurs, mais d'en avoir toujours de nouveaux à présenter à une masse d'électeurs avides de changements et perpétuellement déçus.
Si nous connaissons parfaitement les noms et les visages des ministres qui forment le gouvernement de notre pays, nous ignorons, en réalité, l'identité des véritables détenteurs du pouvoir. Et c'est là leur grande force que de diriger tout en restant dans l'ombre et de régner en demeurant inconnus. Pourtant, ces membres de l'élite ne sont pas pour autant à l'abri des revers de fortune, dans leur univers où la compétition est permanente : épargnés du jugement des votants, ils restent soumis à la loi du marché. Autrement dit, si l'électeur est ignoré, le consommateur a, lui, encore quelques chances de se faire entendre. S'attirer par tous les moyens les bonnes grâces de ce dernier, tout en limitant strictement les prérogatives du premier constitue donc la règle absolue de nos sociétés gouvernées, non plus par des êtres humains, fussent-ils corrompus, mais par l'argent lui-même.
Ainsi, nous avons remis notre capacité de choisir et notre liberté entre les mains d'une sorte de Léviathan qui broie les plus démunis, ronge les politiques et consume les nantis : un système qui fonctionne par lui-même et pour lui-même, ne laissant finalement aucun gagnant. Ni le ministre, ni le financier, ni le patron de multinationale ne jouissent d'une situation faite pour durer. Malgré tous leurs efforts, ils seront remplacés, critiqués, puis oubliés, trahis par une société qui n'accorde ses faveurs qu'à ceux qui la servent idéalement à un moment donné et ne connaît qu'un seul mot d'ordre : toujours plus d'argent.
Et notre civilisation peut bien se targuer d'être ouverte sur le monde, d'être le creuset d'un heureux métissage et d'influences plurielles, s'agissant de la richesse, sa jalousie est absolue autant que sa pensée est unique : il ne peut y être question que qui que ce soit s'élève contre l'argent, "nerf d'une guerre" où tous livrent bataille... Ainsi, grands et petits tiennent pour certain que le pouvoir prend sa source non dans un droit reconnu à tous, mais dans l'abus de quelques-uns ; non dans un partage équitable, mais dans un vol. Si le peuple lui-même voit dans l'argent la clé du pouvoir, le terme "démocratie" conserve-t-il encore un sens ?
Non, nous ne vivons point dans un système authentiquement démocratique puisque son moteur essentiel n'a encore jamais été l'accroissement du pouvoir des gens ordinaires, mais la fortune d'une minorité. Aucun gouvernement ne s'est sérieusement donné pour objectif d'agrandir le champ d'intervention des citoyens au sein de la communauté et de renforcer leur pouvoir de décision. Et même lorsque l'individu est ravalé au rang de simple consommateur, le choix qui lui est offert n'a d'autre objet que de l'asservir davantage au système, non de le libérer. Il existe, en effet, un moyen facile de tenir en otage les consommateurs : c'est de leur donner toujours quelque chose de neuf à se mettre "sous la dent", en prenant garde d'entretenir leur désir en permanence : s'il y a toujours quelque chose de plus à désirer, il faudra produire toujours plus de croissance et le système se maintiendra, hypertrophié et contraint à une fuite en avant. Sans but, sans avenir.
La vraie démocratie n'a rien à voir avec tout cela. Elle se focalise sur l'accroissement de la capacité de décision des individus et leur responsabilisation. Le partage du pouvoir sous toutes ses formes en est l'alpha et l'oméga. Bref, rien de commun avec une logique de consommation où tout est proposé d'avance à un acheteur qui n'a même plus le temps de réfléchir. L'inverse : une dynamique d'ouverture à l'autre, de don, d'échange et de création. La démocratie, c'est se tourner vers autrui, chacun trouvant son équilibre dans le partage des responsabilités et des possibilités. Un tout autre état d'esprit que celui que nous connaissons : une harmonie fondée sur une réalité simple énonçant que l'évolution et l'épanouissement de chacun forment les garanties de la progression du groupe et que le bonheur des uns participe étroitement au bonheur des autres. Non par idéalisme, mais par raison et connaissance de ses besoins, de tous ses besoins ! Et non pas seulement du petit nombre de ceux que nous avons l'habitude de satisfaire au détriment de la partie la plus importante de notre nature, celle qui intéresse notre développement.
Oui, si l'accroissement de la Fraternité n'est pas l'objectif prioritaire de la démocratie, à travers le renforcement de l'éducation, de la communication, du partage, de l'altruisme, et par la consolidation du lien social, la promotion des droits des hommes et des femmes et l'Amour de la différence, une société ne se dirige vraiment vers nulle part. Repliée sur elle-même, elle ne pense qu'à dévorer tout ce qui passe à sa portée, sans imaginer une seule seconde qu'elle se nourrit de sa propre chair et se désaltère de son propre sang.
Geoffroi 
|