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Culture (suite)

Conditionnés comme nous le sommes par la société dans laquelle nous vivons, la culture qui nous est familière peut aussi se révéler un obstacle à notre développement. C’est ainsi qu’au lieu de nous fonder sur elle pour mieux nous envoler en quête de nouveaux horizons, nous restons plantés là à tourner autour de nos repères, bref, à contempler le nombril de notre civilisation. Autrement dit, au lieu d’utiliser le terreau fertile qui nous entoure pour croître librement et nous élever vers le ciel, il peut nous arriver de nous enfouir. Pire, au lieu de cultiver notre richesse propre afin qu’elle produise un beau fruit, nous pouvons aussi être amenés à nous détruire à cause d’habitudes collectives auxquelles l’étiquette de « culture » a conféré un statut ridiculement sacré.

Chaque époque et chaque civilisation possède sa culture de mort. Pour un certain microcosme, par exemple, l’habitude de sacrifier des animaux est considérée comme une sorte de rite fondateur de la communauté : remettre en question cette pratique reviendrait à violer un interdit. Chez d’autres, infliger des mutilations aux femmes et aux fillettes relève d’une nécessité sociale et religieuse, un tabou contre lequel il serait impensable de s’élever ! Ailleurs, le spectacle de la violence tient de la banalité : trouver à y redire, c’est immanquablement être pris pour un censeur. De même, ne pas cautionner un certain cynisme en vogue dans bien des milieux intellectuels, c’est se condamner à l’exclusion.

A l’évidence, être cultivé ne signifie pas obligatoirement « se cultiver » au sens de « se remettre en question » ou de « chercher à évoluer ». Bien souvent, même, le goût pour la culture s’apparente à un désir de paraître, un simple besoin de s’intégrer pour être aimé. A l’évidence, la culture peut aussi être utilisée comme un moyen subtil de répression, un dispositif de censure et d’autocensure agissant sur l’intellect et le psychisme des individus : un véritable instrument de torture de l’âme. Qui, par exemple, n’a jamais été l’objet d’actes de terrorisme intellectuel ou spirituel ? Croyez-vous à la réincarnation, êtes-vous un partisan de l’homéopathie ou bien ne mangez-vous pas de viande ? Vous voilà considéré comme un pauvre individu sous l’emprise de quelque secte ! Toute personne prenant la liberté de croire ce qui lui plaît et de vivre comme elle l’entend, a peu de chance d’échapper aux anathèmes lancés par les sphères religieuses, scientifiques, politiques et relayées par les médias de masse. Il vous faut être politiquement, intellectuellement et spirituellement correct ou disparaître. Et la force de cet étau est suffisante pour jeter dans les affres de la culpabilité la plupart des individus qui se risqueraient « au dehors ».

Cela est si vrai qu’il existe un nombre incalculable de personnes ayant vécu des expériences qui les ont bouleversées ou sont indignées par quelque injustice ou préjugé, mais qui n’oseront jamais en parler, de peur d’être victimes d’un rejet de la part de leurs proches ou de la collectivité. Combien d’êtres humains, par exemple, ont expérimenté des sorties du corps et se croient les seuls au monde ? Combien de chrétiens estiment qu’il y a bien peu d’Amour dans leur Eglise mais n’osent pas en parler ? Combien de scientifiques sont lassés du matérialisme obtus qui sévit dans leur milieu ? Beaucoup de gens ouverts condamnés à l’uniformité pour survivre... parce que l’environnement culturel dans lequel ils évoluent se fonde plus sur le dogmatisme que sur l’esprit d’ouverture et la curiosité, sur le maintien au pouvoir des élites que sur la promotion des individus.

A l’origine, pourtant, des grandes découvertes et des créations dont s’enorgueillissent nos civilisations, il y avait des êtres singuliers, ouverts à tout : des résistants à toutes les formes d’inquisition. Si nous admirons les productions de leur esprit et avons souvent prolongé leur œuvre d’une façon remarquable, nous ne sommes pas pour autant familiers avec leur indépendance et leur non-conformisme.

C’est pourquoi il convient d’aborder la notion de culture avec beaucoup de détachement : présent que nous offre la société dans laquelle nous vivons, nous avons le droit de considérer ce bagage objectivement au lieu de l’accepter tête baissée, parce qu’un fardeau ne saurait être un cadeau ! Prenons dans ce qu’elle nous offre tout ce qui peut favoriser l’éclosion de notre génie particulier ; développons tout ce qui permettra à nos semblables de trouver confiance en eux-mêmes, de mieux s’aimer ; et puis, ouvrons-là toute grande à d’autres influences susceptibles de l’enrichir c’est-à-dire de générer un mieux-être pour tous. Car voilà bien ce que doit être la culture : un mouvement permanent vers ce qui est autre afin que de cette union entre les individus naisse un bienfait pour la communauté. Si vraiment nous nous cultivons dans cette voie, nous ne tarderons pas à nous rendre compte que tout ce qui est profitable à la collectivité et mérite d’être retenu comme faisant partie de sa « culture », est avant tout bénéfique aux individus. A l’inverse, nous réaliserons rapidement que tout ce qui, dans nos traditions, notre savoir, nos institutions ou nos comportements, n’a pas pour but de conduire l’être humain à s’aimer, constitue un manque à gagner pour l’ensemble du groupe. Etre cultivé, c’est être aimé, se cultiver, c’est s’aimer. Tout le reste est désert.


Geoffroi Contact



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