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Culpabilité

Le sentiment de culpabilité est particulièrement fort chez beaucoup d’êtres humains. Est-il spécifique aux sociétés judéo-chrétiennes ? C’est bien possible, même si ces dernières n’en ont sans doute pas l’exclusivité. Il semble, en effet, que l’homme passe nécessairement par ce stade de son évolution, qu’il soit croyant ou non et quelle que soit sa culture. En revanche, il s’attardera plus ou moins longuement sur ce palier, selon que sa religion ou ses conditionnements accorderont ou non de l’importance à la notion de faute et à ses conséquences sur l’existence humaine.

Dans le christianisme, le concept de péché a longtemps occupé une place centrale. Ce n’est qu’avec le XX ème siècle qu’il commence à céder du terrain, signe de l’émergence d’une conscience individuelle plus libre. Il n’y a pas si longtemps que l’on entend les adultes conseiller aux plus jeunes « d’être eux-mêmes », « d’agir avec naturel », autrement dit, que l’on se soucie du développement de la confiance en soi chez l’enfant. De même, l’intérêt pour les droits humains et pour les libertés fondamentales des individus paraît encore dans son âge tendre : bref, la conscience « positive » - c’est-à-dire indissociable de la confiance en sa propre valeur - n’a que quelques jours d’existence tandis que la culpabilité appartient au troisième âge et, souhaitons-le, entre à présent dans le crépuscule de sa vie.

Il n’est, en effet, de plus terrible fardeau que ce réservoir de honte prêt à se déverser sur l’homme et à l’engloutir dès qu’il s’avise de franchir un interdit. Et pire encore est ce décret qui lui signifie qu’il est déjà coupable avant même de savoir qui il est réellement parce qu’il porte le poids d’une faute commise dès l’origine : cette vie qu’il s’apprêtait à savourer prend dès lors un goût si amer que le sucre des joies et des plaisirs ne semble exister que pour mieux le mettre en valeur, parfum versé sur un cadavre pour en masquer temporairement l’odeur horrible et définitive. Même si bien des chrétiens ont eu assez de force morale pour abandonner ce poids en cours de route, les gardiens du dogme continuent inlassablement de présenter aux fidèles ce ciel de plomb.

Pourtant, la culpabilité recouvre en réalité un phénomène bien simple : elle est, pour la conscience, l’équivalent de la souffrance pour le corps, en ce sens qu’elle signifie une dysharmonie en traduisant émotionnellement la notion d’erreur. C’est le moyen utilisé par la conscience d’un individu pour signaler clairement à celui-ci un risque pour la cohésion de sa personne et, partant, une atteinte au bien-être du groupe. Il s’agit ni plus ni moins d’un appel à exercer son pouvoir créateur, autrement dit, à mettre de l’Amour là où il en a manqué. Ainsi, ce que l’on conçoit aujourd’hui comme de la culpabilité est, dans son essence, un processus de responsabilisation, totalement respectueux de la liberté de la personne et qui lui permet de se construire, de grandir en capacités tout en garantissant aux autres de faire de même. C’est donc un phénomène interne, produit par l’évolution de l’être lui-même, et non pas le résultat de la confrontation avec un monde de valeurs extérieures. Vécus dans le respect de la dignité de son semblable, la communication et l’échange avec autrui suscitent naturellement le désir de se transformer et, donc, de partager un univers de références communes, ce qui est éminemment positif. En revanche, dès lors que le lien de fraternité qui relie les êtres humains est brisé, la morale religieuse ou sociale peut devenir oppressante et extrêmement préjudiciable au développement équilibré de l’âme humaine. La sensation de la responsabilité se meut alors en sentiment de culpabilité : le simple signal d’un choix limité devient la honte de soi, la crainte de l’exclusion, l’impression de n’être plus rien. On l’aura compris, tout repose une fois encore sur l’Amour qui unit ou non les êtres humains : si cette divine énergie est absente, la nécessaire responsabilisation de l’individu au sein du groupe se réduira à un pitoyable jeu de domination et de contrainte.

En matière de culpabilité comme en bien d’autres domaines, tout commence par le rejet de soi. L’individu qui ne s’aime pas lui-même se prive de la possibilité d’aimer correctement ses pareils. Se sentir coupable conduit immanquablement à considérer les autres comme les auteurs d’une faute grave : peu importe qu’ils en soient conscients, pourvu qu’ils se repentent et que celui qui les condamne se sente à nouveau reconnu et légitimé dans sa fonction ou son existence... C’est sur ces fondements viciés que naissent les dogmes inhumains : ils prennent source dans une absence de fraternité, un manque d’Amour, et brisent la dignité de la conscience individuelle par la contrainte qu’ils veulent lui imposer. Au lieu de relier l’individu à lui-même, ils l’attachent à un pouvoir extérieur. Et même s’ils affublent cette autorité du nom de « Dieu », ils n’en sauraient faire disparaître le caractère intolérable provenant du viol qu’ils ont ainsi commis.

Se comporter en être responsable, soucieux d’autrui et désireux d’échanges avec lui, est un souhait spontané de l’être humain qui se sent et se sait aimé. A partir du jour où ce dernier croit comprendre que l’Amour, dont il a besoin en permanence, est conditionné à la conformation à un code de conduite, il perdra rapidement confiance en lui-même et ne saura plus distinguer en lui la moindre valeur. Le divin qui y siège s’en trouvera chaque jour un peu plus enfoui et difficilement accessible. Pour que règne l’harmonie, il est, en effet, indispensable que ceux qui en ont la responsabilité -c’est-à-dire tous les êtres humains -ressentent qu’ils sont aimés et qu’ils conservent leur identité et leur dignité, même s’ils échouent parfois dans leur mission. Toute morale qui ne respecte pas cette réalité constitue une oppression et n’exprime rien d’autre que l’incohérence intérieure de ceux qui en sont les promoteurs : ce fruit véreux produit tout d’abord par le manque de reconnaissance de soi, fructifie par le manque de reconnaissance des autres. Oui, pour reconnaître son erreur, il faut d’abord se reconnaître soi-même, non pas puni pour immoralité, mais aimé pour l’immortalité.


Geoffroi Contact



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