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Créature

Il y a dans ce mot un je-ne-sais-quoi d’incomplet et de déplaisant. Même si, pour qualifier une belle femme, on parle de « créature de rêve », le terme véhicule une connotation péjorative qui évoque la soumission par rapport, bien entendu, à un Créateur perçu comme dominant. Bref, être la créature de quelqu’un n’est pas une situation enviable : dans le monde politique, cela peut même sentir l’intrigue, voire le soufre... Quant au domaine spirituel, c’est pire encore : c’est le « je souffre » ! Cette souffrance que ressent l’individu lorsqu’il se croit assujetti à un maître dont il ignore quasiment tout : un peu comme si nous étions des dessins sur la toile d’un peintre - simples traits d’huile et de pigments -ébahis et craintifs devant la main de chair et de sang qui se tend vers nous pour terminer sa composition ; des êtres inachevés, avec juste assez de conscience pour éprouver l’angoisse du devenir et l’appel de la liberté. Etre une créature au sens habituel du mot n’a donc rien de réjouissant.

En toute logique, si les êtres humains avaient vraiment considéré leur statut de « créatures » dans le sens où nous l’évoquons ci-dessus, ils n’en resteraient plus guère aujourd’hui : ils auraient rapidement mis fin à cette injouable tragédie. En réalité, le mot de « créature » est employé de façon assez théorique pour qualifier un état que l’on sent fugitivement comme devant être transitoire. C’est aussi une façon de témoigner au Créateur un respect de pure convenance, présumant que c’est peut-être ce qu’Il attend : l’ignorance est, en effet, la source de bien des complications...

Mais comme nous l’avons dit, l’individu ne demeure pas longtemps une créature. A peine est-il incarné qu’il se met à évoluer, à se transformer, autrement dit, à se créer... avant de devenir lui-même un créateur. Et c’est, bien sûr, ce qui lui fait oublier son statut de prétendue « créature » et lui rend la vie plus douce, conscient qu’il est de pouvoir diriger son existence sans devoir en référer à un supérieur. C’est cela qui déplaît à certains, notamment à ceux qui adoucissent leur existence en oblitérant la vie de leurs semblables par la leur, espérant vainement goûter aux joies du pouvoir absolu en imposant leur volonté au plus grand nombre de leurs frères et sœurs. Les religions n’ont pas su résister à cette tentation. Dans leur aspiration à gouverner les âmes, elles ont constamment cherché à fixer leur prochain dans un plan défini, comme un entomologiste épingle un papillon sur un bouchon de liège, puis l’affuble d’une étiquette.

Avec les siècles, pourtant, l’humanité a grandi en maturité. A force d’Amour, elle a compris qu’en elle sommeillait un pouvoir qui ne demandait qu’à se développer : les foules obéissantes sont devenues moins nombreuses, à mesure que les individus ont commencé à éprouver davantage d’intérêt pour eux-mêmes que pour les traditions. Un sujet condamné pour toujours à n’être que le reflet d’un Autre, plus grand que lui, n’intéresserait personne : tout au plus ferait-il illusion pendant un instant mais, très vite, c’est son créateur que l’on rechercherait. L’homme se savait confusément doté d’une capacité hors du commun à se transformer et à transformer le monde. Il doutait de lui parce que d’autres se servaient de son hésitation pour forger leur propre succès. Mais quand enfin quelques êtres apprirent qu’il n’y avait pas de réussite personnelle qui dure, mais que le succès était celui de tous ou de personne, l’humanité fit un grand pas dans la compréhension de son pouvoir créateur. Et, sans le savoir, Dieu lui devint plus familier.

De nos jours, le terme de « créature » attribué à l’être humain est tombé en désuétude. Et c’est tant mieux. Dieu ne donne Vie qu’à des créateurs.


Geoffroi Contact



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