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Bonheur |
Il faut reconnaître que la religion ne parle pas beaucoup du bonheur sinon comme d’un bien futur dont jouiront les élus au paradis. Les souffrances de nos contemporains constituent bien sûr un obstacle qui nous empêche souvent d’avouer notre recherche personnelle du bonheur par culpabilité. Ainsi, le cumul de notre misère et de celle des autres semble jeter un voile permanent sur un bonheur possible en ce plan d’existence : dès que nous nous sentons heureux, la détresse d’autrui nous rappelle à la « réalité » et lorsque nous parvenons à nous élever au-dessus d’elle, le « sort » nous frappe cruellement. Telle est l’image que beaucoup de gens se sont formée du bonheur : un idéal inaccessible, une carotte après laquelle tout le monde court mais qui ne se laisse grignoter que par bouts minuscules et dont la saveur intime nous échappe à jamais, à moins qu’un hypothétique au-delà ne nous la serve finalement sur un plateau... Mais aura-t-elle encore du goût ce jour-là ?
Les plus grands écrivains nous ont livré leur conception du bonheur avec toujours plus ou moins d’amertume. Jules Renard écrivait que le bonheur est « le silence du malheur » tandis que Flaubert parlait de lui comme d’un « mensonge dont la recherche cause toutes les calamités de la vie ». Pascal se plaignait de ce que l’homme est « incapable de bonheur » et tout autant « incapable de ne pas le souhaiter »... « C’est surtout une aptitude », ajoutait Martin du Gard et Proust de conclure positivement en le définissant comme la « multiplication possible de soi-même ». A travers les réflexions de ces grands hommes et nos expériences personnelles, il paraît assez évident que le bonheur est beaucoup trop perçu comme un idéal extérieur à nous, de sorte que plus nous avons une perception amère du bonheur, plus cela reflète notre manque de cohésion avec notre nature profonde. Le bonheur n’est pas une récompense tombée du ciel quoi que nous fassions, pas plus que Dieu ne distribue arbitrairement les bons points à des marionnettes...
Le bonheur résulte de l’usage harmonieux de notre pouvoir créateur lequel tire son énergie de l’Amour. Ainsi, être heureux ne signifie rien d’autre qu’aimer : aimer la vie dans sa globalité, aimer les autres dans leur humanité, s’aimer soi-même dans son infinitude. Si nous sommes fondamentalement aptes à ce bonheur-là, c’est tout simplement parce que nous sommes aimés. Telle est la Bonne Nouvelle : elle ne s’intéresse pas aux plaisirs éternels d’un monde immatériel mais annonce le Royaume pour ici et maintenant, un état de conscience où nous ressentons l’union avec la Vie même, une Vie qui veut notre bien. Dès lors, la problématique du bonheur ne débouche sur aucune amertume. Etre heureux, c’est favoriser l’épanouissement illimité de notre nature dont le but premier est d’aimer donc de participer au bonheur d’autrui. Ainsi, il est évident que le bonheur ne se recherche pas directement, de même que nous ne saurions décréter de façon péremptoire que nous sommes bons : étant voués à l’illimitation, nous nous dirigeons vers toujours plus de bonheur parce que plus nous aimons, plus nous avons envie d’aimer.
Certes, ce bonheur que nous propose Jésus ne s’adapte pas forcément à nos critères matérialistes. Il n’en découle aucun confort, aucune facilité, aucun repos. Ce bonheur-là se manifeste par le dépassement de soi et l’évolution constante qui constituent, pour les amoureux de l’Amour, les vraies sources d’une félicité éternellement renouvelée.
Geoffroi 
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