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Autre, autrui |
« Aime ton prochain comme toi-même » est la parole de Jésus qui me vient à l’esprit lorsque je pense à mes semblables. La relation à l’autre dans nos sociétés judéo-chrétiennes a souvent tendance à le placer loin de nous. Lorsqu’il s’agit de Dieu, nous parlons de Lui comme du Tout Autre, le radicalement étranger, et lorsque nous parlons de notre prochain, nous le voyons comme différent... Celui qui s’efforce de devenir un ami du Christ a du mal à se faire à cette idée : il aurait plutôt tendance à se considérer comme uni aux autres et à Dieu. Il est ainsi particulièrement difficile de définir ce que c’est que « l’autre » comme il est difficile de savoir où commence et où s’arrête notre ego.
La réponse réside dans le fait que notre ego ne s’arrête pas précisément quelque part et, donc, la notion d’altérité non plus. C’est une question de liberté, de conscience et de conditionnement. Pour le comprendre, nous pouvons considérer les nombreux changements et les inconstances de notre personnalité elle-même, de nos désirs, de notre volonté. Il nous arrive d’être étrangers à nous-mêmes par la variation de nos comportements ; bref, d’être contradictoires, reniant aujourd’hui ce que nous faisions hier ou infirmant par nos actes ce que profère notre bouche... Nous ne sommes pas toujours en accord profond avec notre cœur et, pareillement, nous ne sommes pas nécessairement en parfaite harmonie avec les autres...
L’enseignement de Jésus nous invite précisément à cet apprentissage : par l’Amour, nous pouvons être en accord avec autrui et avec nous-mêmes. Mais par quoi commencer alors ? Par les deux, car ils s’alimentent mutuellement : nous aimer nous aide à aller vers autrui et aimer autrui nous donne envie de nous aimer. « Aimer autrui comme soi-même », c’est donc utiliser ces deux pôles pour avancer ; c’est aller sans cesse de l’un à l’autre et générer un mouvement qui s’amplifie en permanence.
En nous proposant cette expérience, Jésus ne cherche pas à nous imposer une nouvelle idéologie : cette réalité n’est pas de l’ordre du mental mais constitue la vérité de notre être, un mode d’emploi, en quelque sorte, de notre nature spirituelle. Ce mouvement de l’un vers l’autre, ces deux polarités en fluctuation constante caractérisent l’énergie divine, source de tous les débordements créatifs, de toutes les joies : la réunification de notre être c’est-à-dire l’union avec Dieu en est le but.
En s’éloignant de Dieu, l’être premier s’est éloigné de l’Energie de Vie dont il est issu. Il a quitté le grand échange qui maintient l’harmonie entre les êtres, la symphonie des créatures. Et dans son esprit comme dans son cœur, il a conçu la dualité : lui d’un côté, Dieu de l’autre ; son « ego » par-ci et « l’autre » par-là... Depuis ce temps, chaque fois que nous nous éloignons de l’Amour par des pensées ou des actes négatifs, nous ressentons l’autre comme tout à fait « autre » et nous-mêmes comme une île. Mais lorsque nous nous rapprochons d’autrui par notre positivité, nous le percevons comme semblable ; nous sommes unis à lui.
Bien entendu, cette vision fait peur à quelques-uns qui pensent à la sauvegarde de leur si intéressante personnalité... Nous devons le comprendre : celui qui n’est pas habitué à utiliser l’Amour pour construire et se construire, celui-là s’est forgé une identité à rebours, par opposition à autrui ou, plus simplement, par la culture d’une différence. L’Amour ne brise ni ne rejette rien, il transforme tout pour du mieux. Les peurs existentielles une fois apaisées, l’individu est trop heureux de partager les richesses de la vie avec autrui. Il comprend alors que l’Amour ne lui demande pas d’abdiquer ou de renoncer à son identité mais de la dilater, de l’étendre pour qu’elle englobe la totalité du monde, à l’image de Dieu qui embrasse l’univers entier. Et d’utiliser son génie créateur pour en faire profiter l’ensemble de ses frères et sœurs plutôt que de l’abandonner à la rouille des préjugés et aux tempêtes provoquées par la haine et la solitude.
Finalement, l’autre existe-t-il pour celui qui aime ? Uniquement en ce qu’il incarne une possibilité divine particulière, autrement dit, un potentiel d’échange illimité, exactement comme nous-mêmes. Autrui représente donc tout ce dont nous avons besoin pour nous épanouir et nous dépasser : rien d’autre que notre richesse, notre accroissement.
Geoffroi 
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