| La
Femme au Népal [03-2001]
|
|
De part sa situation géographique singulière, véritable bout
de terre perdu entre les deux pays qui comptent le nombre le
plus élevé d'habitants au monde, le royaume du Népal est une
enclave charnière reliant les deux gigantesques portes des empires
chinois et indiens. Il est l'authentique pivot qui a tenté de
faire cohabiter durant son histoire contemporaine, l'hindouisme
avec le communisme, la monarchie avec une certaine forme de
démocratie, la plus haute et froide montagne du monde avec les
plaines chaudes et humides isolées des confins Nord de l'Inde.
Pays de l'extrême, sa condition d'équilibriste frontalier reflète
parfaitement l'instabilité politique dans laquelle il évolue
depuis plusieurs décennies. A tel point que les gouvernements
qui se sont succédés à la gestion du territoire n'ont jamais
pu apporter une once de réforme à leur constitution durant les
10 premières années de son existence.
A l'heure actuelle, alors que les élections de mai 1999 semblaient
marquer un tournant dans la vie politique du pays, car elles
avaient permis d'élire un gouvernement majoritaire et donc d'espérer
en l'avènement d'une certaine stabilité économique et sociale,
le pays reste toujours dans l'incohésion la plus tragique. La
pauvreté qui sévit, surtout dans les zones rurales, les violences
perpétrées par certains policiers à l'encontre des minorités
ou des opposants au pouvoir, la dernière proposition faite par
le gouvernement en vue de renforcer le champ d'action des policiers
dans la chasse aux dissidents, les cas de tortures, de viols
et le nombre de décès en détention, ne donnent pas l'image d'un
pays démocratique soucieux des droits humains !
Et lorsque l'on se penche sur l'importance accordée par les
autorités dirigeantes à la condition de vie des femmes népalaises,
le constat reste sensiblement et dramatiquement le même. Pourtant,
en 1990, le royaume du Népal était le seul pays de l'Asie du
Sud-est à ratifier sans réserve certaines conventions majeures
sur le respect des droits humains et notamment la CEDEF concernant
particulièrement les droits des femmes. Dans son désir naissant
de s'ouvrir au monde extérieur, il a laissé plus librement rentrer
et circuler les différentes ONG voulant s'impliquer dans les
causes humanitaires népalaises, parfois à leurs risques et périls
en raison de cette même liberté et impunité avec lesquelles
les forces de police ont eu la possibilité d'être répressives.
Dans ce contexte politique défavorable, les femmes ne concentrent,
sur elles et leurs droits, que peu d'intérêt. D'autant que la
puissance des coutumes discriminatoires, pour la plupart empruntées
à l'Inde et à la Chine, font des filles et des femmes une classe
inférieure, des individus de moindre importance, et ce, avant
même leur naissance. Les règles de ces traditions patriarcales
expriment déjà que la venue au monde d'un garçon sera grandement
plus appréciée que celle d'une fille. Ensuite, comme il est
coutume de ne pas savoir ce que l'on va bien pouvoir faire d'une
fille au sein des familles, jugée inutile et non porteuse d'avenir,
il paraît plus simple de la vendre, avant qu'elle ne devienne
"femme", à des trafiquants pour alimenter le marché de la prostitution
en Inde, ou bien de les donner en offrande à un temple où elles
serviront d'esclaves sexuelles aux prêtres - c'est ce que l'on
appelle le système des "deuki" - avant d'être parfois rejetées
et livrées à elles-mêmes sur les trottoirs népalais ou d'ailleurs.
Certaines familles vont jusqu'à forcer leurs filles à se prostituer
afin d'améliorer leur propre niveau de vie. C'est toujours sous
le couvert de mariages ou de l'acquisition d'un "bon" emploi
que les filles, parfois n'excédant pas l'âge de 14 ans, se retrouvent
en Inde ou en Chine dans le cercle infernal de la prostitution.
Le nombre de femmes déportées vers les pays voisins est ahurissant
: des centaines de milliers au total, des milliers chaque année.
Au royaume du Népal, n'importe quel époux, père ou fils peut
violenter sa femme, sa fille, sa sœur voire sa mère sans être
inquiété le moins du monde. En effet, aucune loi ne condamne
la violence domestique. Les femmes elles-mêmes finissent par
croire que cela n'est pas bien grave tant leur quotidien en
est imprégné.
Ainsi, le fossé qui sépare la signature de certains traités
internationaux, relatifs au respect de la personne humaine,
de la réalité des citoyennes népalaises est large et profond.
Un abîme qui s'accentue dans l'application permanente de toutes
formes de discriminations à l'encontre de leur intégrité, notamment
par le manque de scolarisation des filles et le poids délibéré
qu'elles constituent pour sa communauté familiale ; par le système
de la dot qui incombe à la future mariée, courant le risque
d'être battue, parfois à mort, si celle-ci est estimée insuffisante
par le futur mari et la belle-famille ; par la quantité, encore
trop importante, de mariages qui se révèlent donc précoces et
qui sont bien souvent la raison de mauvais traitements perpétrés
à l'égard des jeunes mariées à cause de la différence d'âge
en vigueur entre les deux époux ; mais, aussi, par le nombre
encore considérable de lois qui leurs sont discriminatoires
et qui favorisent sans détour les hommes au détriment des femmes,
notamment sur les biens de propriété ou les témoignages en cas
de procès de femmes violées ou battues ; et, enfin, par cette
loi qui interdit la pratique de l'avortement, même en cas de
viol, et qui rend passibles, celles qui en feraient l'usage,
de plusieurs années d'emprisonnement.
En tout état de cause, le manque d'intérêt évident qu'affiche
le gouvernement face à ce genre de problème (sans doute parce
qu'il n'a pas la volonté ni l'énergie de vouloir remanier et
remettre en question les coutumes et traditions de manière plus
directe), participe directement à faire vaciller, voire éteindre,
la lueur fragile d'espoir qui briserait l'ombre pesant sur l'édification
de lendemains plus justes pour les femmes népalaises.
Sans doute faudra-t-il plus de temps à ce pays pour qu'il se
stabilise politiquement et qu'il trouve dans le cœur de chaque
homme et chaque femme les chemins qui le sortiront du gouffre
et le mèneront vers le sommet le plus haut. Un neuvième plan
est en cours de réalisation et vise à assurer à l'horizon 2002-2003
l'égalité entre hommes et femmes dans la société népalaise.
Il faudra donc attendre pour apprécier les résultats, mais combien
de temps encore ? Car ce qu'il y avait à voir, nous ne l'avons
que trop vu ! Si aujourd'hui le Népal est toujours le royaume
qui porte le toit du monde, il est loin d'être celui qui le
représente : entre la cave et le grenier, il y a l'endroit où
l'on vit !
Thierry
 |
|
Source : ONU, US dept, Amnesty, Nepalnet,
Women anti-discrimination Committee
Photo : www.icrw.org
|
|
|