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Qu'est ce qu'une femme ?
- C'est un être qui ressemble à un homme mais qui
réfléchit toujours comme un enfant. Toute femme
a quatorze ans, dit-on.
- Un être égal à l'homme ?
- Jamais ! On l'aime parce que comme un arbre, elle peut donner
des fruits, c'est-à-dire des enfants. Et comme un arbre,
sous son ombre, on peut se reposer, elle peut vous procurer
du plaisir.
Voilà la conversation que j'ai eue un jour avec un homme
à la clôture d'une conférence. Et à
partir de ce jour, j'ai compris que les femmes, non seulement
en RDCongo, mon pays, mais dans beaucoup de pays du tiers monde,
étaient enchaînées. Enchaînées
par les coutumes, enchaînées par les hommes, enchaînées
même par leur propre peur de se libérer, d'oser.
La femme congolaise rencontre des problèmes partout
où elle passe. D'abord dans sa famille, puis dans son
mariage, ensuite dans son travail ou dans le milieu scolaire.
Enfin, elle est laissée pour compte en politique. Parlons
de quelques problèmes que la femme rencontre dans son
mariage en illustrant ces propos avec certains cas réels,
vécus.
La lutte individuelle et collective des femmes est décisive
dans le processus d'émancipation. En RDC, on a parlé
pendant longtemps d'une certaine émancipation de la femme
qui était l'initiative des hommes. Or, quand une personne
prétend vous affranchir, vous lui êtes redevable.
Elle devient, pour ainsi dire, votre sauveur, votre libérateur.
Et puisqu'elle vous a libéré et que vous lui devez
tout, elle ne peut vous donner que ce qu'elle juge bon vous
convenir et non ce que vous méritez. Ainsi le rôle
que doit jouer la femme dans la communauté en vue d'influencer
l'évolution des murs se trouve anéanti.
En cherchant elle-même à s'émanciper la
femme veut aller au-delà des certains tabous, renverser
les préjugés et démontrer qu'en tant que
personne humaine ayant les mêmes droits et les mêmes
aptitudes que les hommes, elle est à même de grandes
réalisations.
Les hommes devraient se surpasser et surmonter certains complexes
dont celui de supériorité absolue. Il n'y a pas
très longtemps, cela se fait encore dans certains milieux,
la femme ne pouvait pas manger à table avec son mari.
Elle prenait son repas à même le sol avec ses enfants.
Et souvent quand l'homme savoure un copieux repas, la femme,
elle, mange quelque chose qui n'a de nourriture que le nom.
L'homme à table, la femme à même le sol.
Cette pratique était courante dans beaucoup de villages
et s'est transplantée dans nos villes. Cette illustration
montre déjà l'inégalité de pouvoir
qui existait et qui continue d'exister entre les deux sexes.
Celui qui mange à table, n'acceptera jamais de descendre
pour manger à même le sol avec sa compagne parce
que celle-ci lui est inférieure. Bien qu'on aime son
chien, sa nourriture lui est servie sur le pavé. Bien
qu'on aime son chimpanzé, on n'acceptera pas qu'il prenne
sa douche dans la baignoire. L'illustration de l'homme à
table, la femme à même le sol a créé
un complexe de supériorité dans l'esprit des hommes.
C'est pourquoi, même si aujourd'hui, il y a des maris
qui acceptent de manger à table avec leurs femmes, dans
leurs têtes, ils la voient toujours mangeant à
même le sol. Il leur sera difficile de traiter d'égal
à égal avec elle. Ils ont quitté le village,
mais le village n'a pas quitté leur tête ! Et lorsqu'il
s'agit de la tradition, le législateur congolais même
s'y réfère.
Dans l'exposé des motifs du code de la famille, il dit
" conformément à la mentalité traditionnelle,
il est prévu que pour accomplir un acte juridique, la
femme mariée doit avoir été autorisée
par son mari ". Qu'est ce que le législateur entend
par mentalité traditionnelle ? Le village. L'homme à
table, la femme à même le sol. La femme est tellement
déconsidérée dans la société
qu'un jour un homme me dit : " Vous plaidez la cause des
femmes ; alors enlevez votre robe ". " Enlever ma
robe, mais pourquoi ? ". Il me dit sur un ton très
sérieux que pour plaider sa cause, un avocat porte une
robe (la toge), et pour plaider la sienne, la femme devrait
enlever sa robe. Car, me dit-il, la femme vaut ce que vaut son
physique. Combien des femmes ont-elles un jour enlevé
leur robe pour plaider leur cause ? A combien a-t-on fait enlever
leur robe de force pour voir si elles savaient plaider la leur
? La femme est déconsidérée, tellement
déconsidérée qu'on a fini par lui donner
un prix. Femmes choyées et aimées : femmes rabaissées
et chosifiées !
Qu'est ce qui doit avoir créé ce que j'appelle
le complexe de l'homme à table, la femme a même
le sol ? Il y a entre autres, une mauvaise interprétation
de l'institution de la dot. L'homme en versant la dot, qui est
constituée des biens de valeur et de l'argent, à
sa belle-famille se considère alors le " propriétaire
" de sa dulcinée. La femme ne devenant qu'un bien
qu'on ait acheté, elle ne peut lui être égale.
Aujourd'hui, on retrouve très souvent dans la bouche
de beaucoup d'hommes des propos du genre : " Que veux-tu
dire ? Je t'ai épousée avec mon argent ".
Ce qui voudrait dire en d'autres termes : " je t'ai achetée
". Ayant été achetée, elle se retrouve
pieds et poings liés. Les femmes ne devraient plus continuer
à être déconsidérées. La discrimination
les amoindrit, les chosifie, ne met qu'une infime marge entre
elles et l'esclave. L'esclave, dans nos villages n'avait pas
de droits, il ne pouvait pas participer à la vie politique,
économique, sociale
l'esclave avait un prix. Est-ce
que le prix d'une femme congolaise c'est la dot ? Cette dot
qu'elle prend avec amour des mains de son futur époux
pour la remettre à ses parents ? Cette dot est aujourd'hui
indexée en monnaies fortes, dollars ou euros. Et qui
sait, si demain, la dot des femmes congolaises ne sera pas cotée
au marché des bourses tellement que sa montée
en valeur est sans cesse croissante.
Puisque l'homme n'acceptera pas d'aller manger à même
le sol avec sa femme, il appartient donc à celle-ci de
faire un effort pour le rejoindre à table non seulement
pour manger ensemble mais aussi pour tabler, traiter d'égal
à égal parce que tous les humains naissent égaux
en droit et en dignité. La femme, comme le disait Aragon,
est l'avenir de l'homme. Et comme avenir de l'homme, elle doit
revendiquer sa place et voir sa personne respectée. Mais
cette démarche est aussi délicate du fait que
la femme s'est résignée à se contenter
de sa situation.
Qu'est ce qu'elle ne subit pas ?
En RDC, la femme mariée est très limitée
du point de vue du droit. Elle ne peut poser aucun acte sans
l'autorisation préalable de son mari. Pour acheter un
passeport, il m'a fallu obtenir l'autorisation maritale. Quand
je quittais mon pays pour la Zambie, au poste frontalier de
Kasumbalesa, l'agent de l'immigration m'exigea l'autorisation
maritale. Comme je ne l'avais pas, mon mari fut contacté
par téléphone pour assurer qu'il était
au courant de mon voyage. Les hommes ne pourront jamais se défaire
eux-mêmes de cette idée qu'une femme " est
inférieure " et que les actes, avant le mariage,
sont censurés par ses parents et, pendant le mariage,
le sont par son mari. La femme passe ainsi de la tutelle parentale
à la tutelle maritale. Et quand elle n'est pas encore
mariée, la femme est considérée, à
tort, comme une prostituée.
Du point de vue familial, doit-on continuer indéfiniment
à négliger la capacité de la femme à
subvenir aux charges du ménage ? Dans la RDC d'aujourd'hui,
la définition traditionnelle des rôles est profondément
remise en cause. Près de 60% des ménages vivent
grâce aux petits commerces des femmes et dans 20%, les
femmes contribuent à parts égales aux charges
du ménage avec les hommes. Cette situation ne les a pas
pour autant affranchies parce que pour bon nombre d'entre elles,
les fonds de démarrage de leurs petits commerces, ont
été donnés par leurs maris. Ce qui les
rend encore plus enchaînées qu'avant. La jalousie
amène régulièrement les hommes à
tabasser leurs femmes comme des forçats. Qui les inquiétera
? Ce sont eux qui font la loi !
La femme doit accepter d'avaler les déclarations de
son mari comme des paroles d'évangile. Tout ce qu'il
lui dit doit être acquiescé par un oui et un amen.
Alors que la loi interdit la bigamie, il arrive qu'un homme
s'engage dans un autre lien de mariage sans craindre d'être
inquiété. Et dans certains cas, le jour ou il
va verser la dot dans la famille de la deuxième femme,
il se fait accompagner par sa femme légitime. Et souvent
c'est cette dernière qui amène la nouvelle mariée
à la maison. Dans notre droit, l'action en adultère
ne peut être initiée que par le conjoint victime.
Or la conjointe victime a peur de l'initier. Mon père
était bigame. Après 18 ans de vie conjugale avec
ma mère, un matin il lui annonça sa décision
de prendre une deuxième femme. Ma mère n'était
pas contente. Mais elle n'y pouvait rien car elle ne donnait
naissance qu'à des filles, chose qui n'arrangeait pas
mon père. Ce dernier lui demanda ce qu'il fallait acheter
pour constituer la dot qu'il donnerait à la famille de
sa rivale, une fille de 16 ans plus jeune qu'elle. Elle assista
mon père dans toutes les courses et c'est elle qui se
chargea d'aller accueillir et conduire à la maison sa
rivale. Mon père pressentait au fond de lui-même
que son nouveau mariage ne devait pas du tout arranger ma mère.
Conformément aux habitudes, il lui paya un pagne pour
la consoler. Ainsi il devient le mari de deux femmes et la vie
continua
Est-ce que ma mère savait qu'il lui était possible
d'aller devant la justice contre mon père pour adultère
? Et quand bien même elle l'aurait fait, son action aurait-elle
eu la chance d'aboutir ? La question vaut la peine d'être
posée car la bigamie ou la polygamie est tout ce qu'il
y a de plus normal dans la tête de beaucoup d'hommes,
du ministre jusqu'à la sentinelle en passant par le magistrat.
Un musicien congolais célèbre l'a même dit
dans l'un de ses tubes à succès, " Muzi ",
où il chantait : " Muzi, je t'aime comme je l'aime
(
) qu'est-ce qui pourra t'étonner, je ne suis pas
le premier à prendre deux femmes. Pose la question à
ton père, il me donnera raison
"
Concernant l'infidélité, la jurisprudence congolaise
veut que l'adultère du mari ne puisse être réprimé
que s'il revêt un caractère injurieux pour sa femme.
Par caractère injurieux, il faut entendre le fait pour
la femme de surprendre son mari avec une éventuelle rivale
dans le lit conjugal. Alors qu'il suffit d'un simple soupçon
d'infidélité porté sur sa femme pour que
l'homme se réveille le matin et lui demande de faire
sa valise ! Et beaucoup de femmes trouvent cela normal. "
Si mon mari ne veut plus de moi, disent-elles, je rentrerai
chez mes parents ".
Les violences faites à la femme, violences morale ou
physique, sont courantes. Dans certaines contrées de
la RDC, le mari appelle rarement sa femme par son nom. Il peut
tantôt l'appeler " toi, chienne ", " canard
" ou " putain "
sans que celle-ci manifeste
un mécontentement. Et ce n'est pas dans l'intimité
qu'il agit ainsi. Il peut même l'insulter dans un endroit
public au vrai sens du terme, il le fait même devant ses
beaux-parents qui se résignent au silence et qui peuvent
condamner leur enfant à tort ou à raison.
Un jour, j'étais invitée dans une famille à
Mbuji-Mayi, ville diamantifère du centre de la RDC. On
était à table quand le mari constata qu'il y manquait
de l'eau. Furieux, il interpella sa femme sur un ton, je m'excuse,
qu'il m'est difficile de décrire : " Et toi, imbécile,
nous allons te boire, toi ? Tu es bête comme ta mère
". Sans protester, la femme qui d'ailleurs ne mangeait
pas avec nous, servit de l'eau. Le mari la gratifia d'une insulte
qui indisposa même le diable en personne. L'éducation
que cette femme a reçue l'oblige à subir toutes
sortes d'affronts, d'accepter d'être conduite comme l'agneau
à l'autel du supplice. Elle ignore qu'elle a des droits,
elle ignore que sa dignité doit être respectée
par son mari et par la société. Tout propos discourtois
qu'elle tient à son mari peut conduire au divorce ou
l'obliger à lui donner, comme amande, tantôt une
chèvre, tantôt une poule. Quoi de plus normal,
dans l'univers des poissons, les plus grands dévorent
les plus petits
" Mon peuple meurt par manque de connaissance ".
L'ignorance est pour beaucoup de cas à la base de la
misère des femmes. L'ignorance avant tout de leurs droits.
Il existe certes beaucoup d'associations qui militent pour les
droits de la femme en RDC. Si elles ne sont pas des associations
de salon, donc sans influence sérieuse sur le devenir
des femmes, elles sont des associations qui servent de marchepieds
aux politiciens en mal de positionnement. La femme congolaise
souffre par ignorance car, malgré quelques dispositions
légales à déplorer, d'autres sont bonnes.
Mais il faut mettre en uvre des moyens efficaces de sensibilisation,
d'éducation. Les conférences, les campagnes seules
ne suffisent pas. Il faudrait, par exemple, une radio spécialisée
qui ne traiterait que des sujets ayant trait à la femme.
Il faudrait une radio des femmes, animée par les femmes
et pour les femmes. Et les choses changeront
. Au sein
de la LDBG (Ligue pour la Démocratie et la Bonne Gouvernance),
nous avons pensé créer un bureau spécialisé
" FEMMES EN DETRESSE " dont la mission serait de secourir
les femmes, au besoin de les assister moralement, judiciairement
ou administrativement. Ce bureau serait composé de juristes,
psychologues, sociologues et autres médecins.
Ce projet, qui risque de faire dévier notre ONG de ses
objectifs initiaux, est encore à l'étude. Femmes
enchaînées, femmes torturées, femmes cachottières,
femmes exploitées. Leur sort est trois fois plus lamentable
dans les milieux ruraux où elles subissent le mariage
forcé, malgré que l'une des conditions de validité
du mariage soit le consentement libre et volontaire, où
on en fait des deuxièmes femmes, alors que la loi consacre
la monogamie. Ou, encore mineures, on pousse ces filles dans
le mariage sous couverture de la loi qui dispose que le mineur
est émancipé de plein droit par le mariage. Où
ces femmes enchaînées trouveront-elles une oreille
attentive à leurs supplices, une oreille toute disposée,
nuits et jours, à écouter leur calvaire et qui
les fera sortir de l'ignorance pour qu'elles puissent regarder
la vérité en face, l'affronter et la surmonter
? Où ces femmes enchaînées trouveront-elles
quelqu'un qui plaidera leur cause, à qui elles mettront
dans la bouche leurs propres paroles afin que l'on puisse parler
à leur place ? Et qui leur apprendra à parler
un jour elles-mêmes pour défendre leur cause ?
Christine
tinakamba@yahoo.fr
Christine
KAMBA MUKUNDI,
vit à Lubumbashi en République Démocratique
du Congo. Elle est juriste, actuellement coordonnatrice
principale de la RTLib, (Radio-Télé Liberté
associative de la Ligue pour la Démocratie et la
Bonne Gouvernance en RDC), vice-présidente chargée
de l'éducation de la femme au sein de la même
association et qui milite pour la démocratie et la
parité dans son pays. |
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