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Voir l'homme en face…


Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur ; comment celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? Et nous avons reçu de lui ce commandement : « Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère ». (4, 20-21)

Avant de conclure sa Première Epître, le disciple bien-aimé ne peut s’empêcher de revenir sur le sujet qu’il affectionne : l’indissociabilité de l’homme et de son Créateur. Cette fois, il aborde la question sous un angle particulièrement concret. De Dieu, nous ne savons rien ou presque puisque nous ne Le voyons pas ni ne Lui parlons. Ce que nous imaginons de Lui reste donc très fluctuant et varie selon notre âge, notre culture, nos humeurs etc. En revanche, l’existence de nos frères et sœurs humains est des plus concrètes : nous les voyons, nous les connaissons, nous les comprenons plus ou moins... Il est ainsi bien plus facile d’aimer un Dieu que l’on réduit à une idée plutôt que nos semblables dont nous savons les défauts et portons difficilement les poids.

Si l’évangéliste utilise la métaphore de la vision, c’est précisément pour nous mettre en garde contre l’habitude trop humaine de mentaliser. En d’autres termes, de se réfugier dans des notions abstraites pour éviter la confrontation avec la réalité. « L’Amour est concret », nous dit Jean. Inutile de prétendre aimer Dieu si nous cherchons à fuir notre prochain ou à reporter à plus tard les épreuves de l’incarnation. Nous sommes incarnés sur ce plan d’existence pour aimer de la façon la plus concrète qui soit, la plus véridique : le monde de la croyance ne doit pas devenir celui des faux-semblants mais déboucher sur l’univers sans limite de la Foi authentique, celle qui sait relier les réalités subtiles de l’Amour et l’expérience du monde sensible.

Dieu est tellement facile à aimer ! Il sait se faire si discret tout en nous assurant son fidèle soutien. Mais nos frères et sœurs, avec leurs différences, c’est une autre affaire : c’est justement la grande affaire de notre vie. Aimons ceux que nous avons autour de nous car ce sont eux qui ont le plus besoin de l’expression concrète de notre Amour. L’Amour intellectuel que nous éprouvons pour le faible qui vit à l’autre bout de la terre est trop souvent un voile que nous jetons devant notre réalité quotidienne pour nous déculpabiliser en nous faisant croire que nous sommes bons. L’Amour véritable de Dieu doit obligatoirement nous pousser dans les bras de nos semblables : non pas au sens d’une contrainte mais au sens d’une logique naturelle qui découle de la prise de conscience que chacun d’entre nous possède, en lui, la présence divine.

Aimer de cœur et non pas seulement de bouche ou de tête, telle est la grande préoccupation de l’évangéliste qui se veut et nous veut en prise avec la réalité, avec notre temps. Beaucoup d’êtres éprouvent le besoin de vivre une grande intimité avec Dieu pour trouver leur stabilité et sans doute ressentent-ils un Amour infini pour leur prochain. Qu’ils comprennent donc qu’un jour doit venir où ils devront abandonner pour une part leur intimité directe avec Dieu, pour vivre l’union sincère avec autrui. Aimer, c’est donner à l’autre ce dont il a besoin. Et l’humanité d’aujourd’hui a besoin que des êtres de foi tournent leur regard vers elle et la voient enfin. Dieu n’aime rien autant que d’être découvert à travers la faiblesse et l’humilité des créatures qu’Il chérit car en les relevant de la poussière, c’est Lui-même que l’on relève du fossé où les humains L’ont jeté.

A l’heure où tant de possibilités nous sont offertes pour communiquer et nous rapprocher les uns des autres, il faut ouvrir tout grand les yeux sur nos semblables. La spiritualité ne peut se réduire à de doux entretiens avec le Seigneur au cours desquels l’ego ne songe qu’à se fondre délicieusement en Lui : la vie spirituelle est un risque permanent, une confrontation sereine avec la Vie, une « mise en danger » où l’individu se donne et ne calcule pas. A celui qui consacre ainsi sa vie à aimer avec son cœur et non plus avec sa tête, Dieu se montre tel qu’Il est : nul n’est besoin pour Lui de se présenter à l’Homme sous une apparence supportable par ce dernier puisque celui-ci a délaissé le monde des apparences pour la vision vraie. Peu lui importe ce qu’il verra car il ne préjuge pas de ce que Dieu montrera de Lui-même, il accepte tout par avance. Son cœur ne vit plus cloîtré dans les conditionnements qui l’empêchaient de distinguer la présence de Dieu en chacun, son regard a percé les murs de sa cellule : il sait voir l’homme en face... de Dieu.


Geoffroi Contact  




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