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“De l'amour”
Par Georges Krassovsky


(...) Le mot “amour” et le verbe “aimer” ayant un sens variable suivant l'objet auquel ils se rapportent, je tiens à préciser tout de suite que l'amour dont il est question dans le présent article est bien ce sentiment d'attirance réciproque qu'éprouvent les hommes et les femmes, et, par extension, ce qui se passe entre eux lorsque cette attirance aboutit à l'union. Je ferai, par conséquent, volontairement abstraction de toutes les autres significations que l'on peut donner au mot “amour” : amour maternel, amour du prochain, amour de la nature, etc. On peut aimer aussi l'argent, les matches de foot et les glaces à la vanille... Outre cette mise au point, je précise également qu'il me semble difficile, pour ne pas dire impossible, de parler sérieusement de l'amour d'une façon impersonnelle. En effet, dans ce domaine, plus que dans tout autre, seul le vécu compte. C'est pourquoi, tout témoignage au sujet de l'amour a d'autant plus de valeur qu'il est plus personnel. C'est aussi la raison pour laquelle j'en parle à la première personne du singulier.

Parler d'amour est une chose extrêmement délicate car il convient de s'exprimer avec franchise, mais sans vulgarité. Je ne pense toutefois pas que cela me soit difficile car tout propos vulgaire au sujet de l'amour m'a toujours été insupportable. Si j'ai un certain sens du “sacré”, c'est bien vis-à-vis de l'amour qu'il se manifeste. L'amour est, en effet, pour moi, ce qu'il y a de plus merveilleux au monde. Sans vouloir minimiser en quoi que ce soit les plaisirs des sens, je dirai toutefois qu'ils ne m'apparaissent pas essentiels. Ce qui a toujours été pour moi de plus précieux en amour, c'est la possibilité qu'il nous apporte de communiquer d'une façon non intellectuelle avec un être du sexe opposé qui nous plaît et nous attire.
L'acte d'amour est semblable à un dialogue, mais c'est un dialogue sans mots, sans phrases, un dialogue à base de tendresse, de mouvement et de rythme. C'est un entretien extra intellectuel ! Et c'est justement là sa plus grande valeur. Quelqu'un qui connaît par expérience cette sorte de tristesse que l'on ressent parfois à se sentir limité à l'intérieur de sa peau et de sa conscience, et qui, en même temps, est souvent agacé d'avoir à “discuter” avec les gens, comprendra aisément l'attrait que peut représenter l'amour en tant que possibilité de “communication directe” !
Qu'est, en effet, l'amour, sinon une tentative de sortir des limites de sa personne ? Sur le plan physique, l'homme et la femme ne font plus qu'une seule chair, et, par conséquent, ne sont plus isolés. Et sur le plan psychique, l'interférence de deux êtres qui s'aiment est encore plus intime et plus complète. Le “dialogue” qui s'engage alors est une recherche commune du plaisir et de l'accord et ce dernier est parfait lorsque le plaisir que l'on donne importe davantage que celui que l'on reçoit. Ces “contacts et échanges” qui constituent le sens et l'essence même de l'amour sont d'autant plus exaltants qu'ils ne sont plus de surface, sur le plan verbal, mais que, par delà l'écran des mots, ils atteignent la partie la plus profonde de notre être. C'est la communion dans le sens le plus naturel et le plus noble de ce mot. La fusion harmonieuse de deux êtres qui en résulte est génératrice de Vie, non seulement par la procréation éventuelle d'un être nouveau, mais aussi parce que le “courant” qui s'établit entre un homme et une femme qui s'aiment leur donne le sentiment le plus intense de vivre !

Si l'on voulait traduire ce qui précède en langage philosophique, on pourrait dire que c'est grâce à l'amour que le “moi” douloureusement limité de chacun, “transcende” ses frontières et entre en relation avec ce “non-moi” qui est l'Univers entier, et, notamment, le “moi” d'autrui. Ce processus de “dépassement” est à proprement parler un phénomène religieux, car si le mot “religion”, qui vient du verbe latin “religare” (relier), a un sens, c'est bien dans l'amour... et par l'amour !

Si la façon de concevoir l'amour qui vient d'être exposée correspond à des relations amoureuses normales et véritablement humaines, on se rend tout de suite compte qu'un bon nombre de conceptions se rapportant à la vie sentimentale et sexuelle ne sont que des parodies. Ainsi, “l'amour platonique”, qui exclut toute relation physique, apparaît comme une conception complètement inepte. L' “amour” exclusif et possessif avec son cortège de tourments et de jalousies semble passer, lui aussi, à côté d'une réalisation amoureuse valable. Mais ce qui éclate le plus aux yeux de quelqu'un qui a été heureux en amour, et que l'amour a rendu meilleur, c'est l'insanité foncière de l'ascétisme. En effet, l'insatisfaction qu'éprouvent ceux qui sont frustrés d'amour est d'autant plus profonde et pénible qu'elle est ressentie beaucoup plus moralement que physiquement. Les rapports normaux entre l'individu et le monde se trouvent ainsi perturbés, ce qui bloque toute possibilité d'évolution morale. Les efforts de volonté que l'on doit faire pour lutter contre ses pulsions naturelles aboutissent couramment à de graves troubles psychiques. Pour justifier la continence et le célibat des prêtres et des religieuses, certains évoquent le phénomène de “sublimation” qui en résulterait. Elle est bien bonne ! Quelle sublimation ? L'amour réalisé étant déjà quelque chose de sublime, on se demande ce qu'il y aurait encore à “sublimer” ! Toute morale qui condamne la vie amoureuse apparaît, par conséquent, comme étant éminemment inhumaine et cruelle. Le comble de l'aberration est que ce sont les religions dont le rôle aurait dû être, ainsi que nous l'avons vu plus haut, de “relier” les êtres humains entre eux et avec l'Univers qui ont, pour la plupart, prêché l'ascétisme avec le plus d'acharnement. On empêche l'être humain de s'extérioriser, de communiquer avec le monde, on le fait vivre replié sur lui-même, et, en même temps, on voudrait qu'il soit bon, généreux, rayonnant ! Peut-on imaginer contradiction plus flagrante et plus stupide !

Doit-on déduire de ce qui précède que je suis pour le “laisser-aller” dans le domaine des relations entre les sexes ? Certes pas ! En tout cas, pas actuellement, vu la mentalité dont font preuve beaucoup de nos contemporains. On a l'impression, en effet, qu'un bon nombre d'unions ne sont que des caricatures de l'amour, et c'est sans doute pour cela qu'au lieu d'être une source d'enchantement, les relations sexuelles sont parfois une cause de soucis, d'ennuis et de peine. La raison principale de cette dégradation est la méconnaissance, ou l'oubli, de la règle d'or qui devrait normalement présider aux relations : l'amour n'est beau, et on pourrait même dire, l'amour n'est, que lorsqu'il est réciproque ! Cette notion de réciprocité en amour est essentielle. Elle est complétée par celle de spontanéité. Ce qui revient à dire qu'il n'y a amour que dans la mesure où naît spontanément un sentiment d'attirance réciproque. On voit alors deux êtres aller l'un vers l'autre, renverser ou détourner tous les obstacles qui peuvent les séparer, et se rejoindre finalement dans une étreinte ardemment désirée de tous les deux. Seul un tel amour est vrai. Tout ce qui n'est pas cela, autrement dit tout ce qui est à sens unique et qui nécessite forcément poursuites, insistance, abus de confiance, contrainte, chantage est, a franchement parler, écœurant ! Il en est de même en ce qui concerne les relations sexuelles commercialisées, que ce soit la prostitution ou le mariage dit “de raison” (il serait plus exact de dire “de calcul”). Dans les deux cas, l'amour est profané (...)

Tiré du périodique “Esprit Libre” de Georges Krassovsky.



 
Pascale Contact  


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