Boulimie : Témoignage d'une guérison |
***J'ai été anorexique de 12 à
25 ans. Puis, sans m'en rendre compte, j'ai basculé dans la
boulimie. Ainsi, alors que ma vie n'avait été que "contrôle"
pendant tant d'années, j'ai fini par ne plus penser qu'à une
chose : MANGER.
Et à force d'être esclave de cette pulsion sauvage, je vivais
avec une terrible honte. Cet assujettissement faisait que je
me sentais minable, immonde, sale et bestiale.
Je n'étais plus que culpabilité. Je prenais des résolutions
le soir, mais mon obsession reprenait le dessus dès le lendemain.
Alors chaque jour était un véritable supplice !
Je ne me supportais plus. Mon corps me semblait si énorme et
si lourd. Lorsque je me regardais, c'était si pénible : j'étais
dégoûtée de moi-même. Je me disais que cette graisse et cette
enveloppe, cela ne pouvait pas être moi.
Ma vie n'étant plus que : travail, achats pantagruéliques et
gavages/purification, je n'en pouvais plus de cette déchéance.
Et c'est ainsi que je suis allée DEMANDER DE L'AIDE à l'extérieur
: soit consulter un spécialiste dans le domaine des troubles
du comportement alimentaire (TCA). Alors qu'anorexique, grâce
à ma volonté implacable, j'avais un sentiment de surpuissance
; en tant que boulimique, complètement désemparée, je me sentais
alors telle une moins que rien.
Or en consultant un thérapeute, j'ai enfin pris conscience du
fait que je couvais bien des problèmes. J'ai alors découvert
que, dès ma plus tendre jeunesse, je me démarquais déjà par
rapport aux autres enfants. J'étais toujours sage et, même,
je n'étais jamais en colère. Tout cela, parce que je ne voulais
pas déranger. Je ramenais toujours de très bonnes notes. Tout
cela, bien sûr, pour faire plaisir à mes parents et, surtout,
pour être acceptée et gagner leur amour.
Par la suite, mon père, que j'adorais, est mort. Et j'ai dû,
dès ce jeune âge, déjà beaucoup assumer. Alors, pour trouver
ma place, je voulais être absolument parfaite, mais à force
de vivre par rapport aux autres, j'étais pleine de peurs de
tout (des conflits, des critiques, voire des regards). Puis,
avec les années, j'ai fini par développer ce besoin permanent
et viscéral d'approbation d'autrui, voire d'être aimée de tous,
au point de faire sans cesse mon maximum (soit beaucoup trop),
pour être appréciée. Après tant d'années de privations et de
maîtrise strictes, soudain à force de tensions dues à ce désir
de perfection, j'ai fini par craquer. J'étais si tendue nerveusement
et émotionnellement durant la journée, que je n'avais qu'une
idée pour m'apaiser dès que je me retrouvais seule en rentrant
à la maison : manger.
Or grâce à ma thérapie, j'ai bien vite réalisé que cette obsession
du corps était notamment une fixation pour ne pas penser à tous
les tourments réels, profonds et surtout très lourds qui étaient
enfouis en moi.
Ainsi je mangeais :
- pour ne pas penser à mon problème vis-à-vis de la féminité
(j'étais certes très attirée par les hommes, mais j'avais une
peur bleue de provoquer chez eux du désir. La sexualité était
véritablement à mes yeux un monde trop animal et brutal) ;
- pour combler ce sentiment de VIDE SI IMMENSE qui me submergeait
à force d'avoir si peu confiance en moi et, surtout, de n'avoir
aucune estime de moi-même ;
- pour compenser mes frustrations comme le sentiment de lâcheté
que j'éprouvais à force de toujours dire "oui" alors que je
pensais "non" (j'en finissais par ne plus pouvoir me regarder
dans une glace) et pour ne pas faire face à mon angoisse de
l'échec (car je voulais absolument tout réussir) ; - pour étouffer
les mots que je n'osais pas ou ne pouvais pas dire (j'étais
si convaincue que j'étais stupide et que je ne valais rien que
j'étais incapable de donner mon opinion) ;
- pour couvrir la colère que je n'osais pas exprimer contre
les autres (j'avais si peur du rejet et des conflits que j'étais
dans l'incapacité absolue de me défendre) et surtout contre
moi-même (j'avais si honte de porter toujours un faux masque
de moi-même, soit celui de "parfaite" collègue si performante,
alors que je me sentais si creuse au fond de moi).
Quant aux émotions, cela a été un travail fastidieux, mais INDISPENSABLE.
J'ai été très longtemps déconnectée de moi-même avec l'anorexie.
Plus précisément, je ne voulais être qu'un "pur esprit" car
j'étais hypersensible. Avec ma très grande vulnérabilité, l'accumulation
de blessures et d'attentes affectives vaines m'avait poussé
à me construire un monde à moi. Et pour ne plus souffrir, la
seule solution que j'ai trouvée a été de me blinder le coeur.
Finalement le corps était vil à mes yeux parce que la chair
était imprévisible, parce que les émotions faisaient trop mal
(je prenais tout dans les tripes) et parce que les gens m'avaient
tant déçue. J'avais ainsi d'énormes blocages.
Or rien que le fait que de commencer à parler à un spécialiste
et de me confier à une personne... qui, elle, enfin ne me jugeait,
ni ne me critiquait... m'a déjà fait beaucoup de bien pour atténuer
non seulement toute la tension que j'avais en moi, mais aussi
pour sortir de ce sentiment écrasant de solitude. Ensuite, comme
un bébé, j'ai tout recommencé. J'ai ainsi dû apprendre à identifier
mes émotions. J'étais si déconnectée de moi-même que je sentais
bien des troubles, mais j'étais dans l'incapacité totale de
dire ce que c'était. Notamment, un beau jour, le spécialiste
m'a dit "mais pourquoi êtes-vous en colère ?". Et j'ai soudain
réalisé qu'il avait tout à fait raison, j'étais furieuse contre
une personne, mais une partie de moi refusait COMPLETEMENT d'éprouver
une telle émotion.
Par la suite, j'ai aussi appris que j'avais le droit d'éprouver
certaines émotions dites "négatives". Par exemple, dans mon
enfance, je n'avais pas le droit de montrer ma colère sous peine
d'être rabrouée, disputée, voire de recevoir une claque de ma
mère. Ainsi, j'ai très vite compris que je devais étouffer ce
que j'avais à l'intérieur pour devenir celle l'on voulait que
je sois : c'est-à-dire la très gentille Vittoria, toujours sage
et raisonnable. Mais l'autre Vittoria, celle au fond de moi,
qui aurait exprimé ses désirs, ses opinions, ses colères et
ses passions, était complètement frustrée, et il fallait bien
qu'un jour elle se manifeste. La boulimie a alors été un signal
pour me faire comprendre que je n'étais pas en accord avec moi-même.
Plus précisément, elle compensait tous mes refoulements accumulés.
Et toute cette violence contenue, je la retournais contre moi-même
en faisant des crises.
C'est ainsi qu'à plus de 30 ans, j'ai appris qu'émotion et raison
n'étaient pas incompatibles, qu'exprimer ses émotions n'était
pas un manque d'éducation et que, surtout, la colère n'était
pas haïssable et primaire, mais au contraire un moyen de détecter
que nos propres besoins ne sont plus respectés.
Plus précisément, il m'a ainsi fallu apprendre à :
- me laisser aller (soit oublier l'idée de contrôle et accepter
alors de ressentir),
- me confier (en laissant alors derrière moi cette idée que
j'étais anormale)
- relativiser (notamment en écoutant l'interprétation des autres,
les avis d'autrui sont plein d'enseignement pour sortir du comportement
de victime toujours négatif et pessimiste envers soi) pour diminuer
mes angoisses, puis identifier et gérer mes émotions soit disant
négatives comme la colère (émotion que j'étouffais tant en moi
par peur de déborder un jour et de devenir extrêmement agressive),
- découvrir mes qualités (et oui tout le monde en a... même
si l'on y croit plus). Toutes ces étapes ont été nécessaires
pour peu à peu retrouver confiance en moi, prendre enfin ma
place et être aussi capable de me défendre.
Et, par expérience, je peux à présent dire que, dès que :
- l'on s'affirme (notamment oser dire "je", "non" et "oui, mais
je pense aussi que..."),
- l'on s'explique sur le moment (au lieu de tout garder en soi,
d'accumuler et ruminer),
- l'on identifie et que l'on exprime ses besoins,
on commence à aller mieux.
En S'AFFIRMANT, on prend enfin SA PLACE et l'on a soudain le
sentiment d'exister.
Dorénavant, je n'ai plus peur de me nourrir. Je dois même avouer
que j'aime manger. J'éprouve en fait un grand plaisir à m'alimenter,
car je sais que j'en ai tout à fait le DROIT. Après tout, si
on accepte qu'une voiture ait besoin d'essence, il faut aussi
accepter que notre corps ait besoin d'énergie.
En outre, j'en ai fini de faire le compte des calories... et
cette peur panique de grossir en imaginant aussitôt cette graisse
qui s'infiltrerait dans mon corps.
Par la suite, j'ai même retrouvé la sensation de satiété (notion
que j'avais perdue à cause de toutes mes angoisses). Enfin,
alors que pendant mes années de boulimie, à force d'avoir une
vie (surtout les soirs et les week-ends) qui n'était que : achat
de nourriture, gavage/purification, je pensais ne plus jamais
pouvoir un beau jour sortir de ce schéma. Je me disais même
que si je guérissais, je ne saurais même plus quoi faire de
ma vie. Mais, en travaillant beaucoup sur moi-même et en faisant
enfin ce que je voulais (et non plus ce que l'on attendait de
moi), puis en abandonnant ce désir fou de perfection, je suis
devenue plus forte ; et j'ai même pu me projeter sur l'avenir.
Aujourd'hui, je suis tout à fait capable d'avoir des initiatives
et de faire un tas de projets.
Cependant, il est indispensable de faire preuve de lucidité,
on ne guérit pas du jour au lendemain. Chaque jour apporte son
lot d'enseignement et d'expérience... et c'est ainsi que, petit
à petit, on finit par trouver son autonomie.
Par mon témoignage, je veux faire passer le message que l'on
peut se sortir de ce cercle vicieux de la boulimie.
Plus spécifiquement, grâce à une thérapie, j'ai compris que
plus je reprenais contact avec ce que j'étais à l'intérieur
(et surtout les émotions), moins je me suis sentie vide.
En oubliant mon trop grand orgueil, mon sentiment d'infériorité
et en osant demander de l'aide en consultant un spécialiste
des TCA, j'ai ainsi pris conscience du fait que lorsque l'on
accumule trop, un jour ou l'autre, cela finit toujours par ressortir,
voire EXPLOSER.
Par conséquent, je ne manque jamais de me rappeler que S'OCCUPER
DE SOI, S'EXPRIMER et DIRE CE QUE L'ON PENSE, contrairement
à ce que l'on a voulu me faire croire, c'est loin d'être de
l'égoïsme, de l'exhibitionnisme ou de la vanité, mais tout simplement
un DROIT.
Vittoria
>> Autre témoignage
de Vittoria sur l'anorexie
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