Féminité et Image du Corps : Corps Ennemi, Corps Ami |
***J'ai passé la majorité des plus
belles années de ma jeunesse, soit de 12 à 25 ans, martyre de
mon corps, plus particulièrement en vivant les affres de l'anorexie.
Au début de l'adolescence, je vis très mal la transformation
de mon corps. Je n'étais pas prête à cette mutation et surtout
aux effets qu'elle produisait sur la gent masculine. Pour tenter
d'arrêter le temps, j'ai donc décidé de perdre quelques kilos
et, bien malgré moi, je suis tombée dans l'anorexie.
Ainsi pendant toutes ces années, ma vie n'a été que contrôle
de mon alimentation. Et très vite, je suis devenue l'esclave
d'obsessions caractéristiques telles que "rejet absolu des graisses
et sucres", "me nourrir toujours le moins possible" et "me dépenser
sans cesse pour perdre le maximum de calories".
Grâce à cette guerre assidue, je suis parvenue à re-sculpter
mon corps. Très rapidement, je n'étais plus une femme, mais
un être entre deux sexes. Cet état intermédiaire me sécurisait.
J'étais un être plat, sec et nerveux, tel un Giacometti. L'absence
de seins, de cuisses et de courbes, soit de rondeurs caractéristiques
féminines, me permettaient de ne pas attirer le regard des hommes.
En effet, je n'étais pas prête à rentrer dans le jeu culturel
du comportement typiquement féminin avec notamment un maquillage
spécifique pour avoir des yeux de biche et une bouche rouge
sang pour éveiller le désir, ou encore un habillement spécial
pour aguicher ou une démarche alanguie pour être bien remarquée.
Cela me semblait tout simplement un manège vulgaire et pitoyable
auquel les femmes se rabaissaient pour plaire aux hommes. Mon
nouveau physique avait également un autre avantage, soit celui
de ne pas susciter la jalousie des autres femmes, car je ne
risquais pas de leur prendre leur petit ami.
En somme, mon corps devait me permettre de me déplacer et ne
jamais se rebeller, puis je devais en échange le garder propre
; tout cela me suffisait. Sinon, il n'était qu'un boulet, car
l'unique partie que j'estimais valable en moi était finalement
mon cerveau.
Mais je trouvais que je n'en faisais jamais assez. Et malgré
tous mes sacrifices qui s'étaient couronnés par un corps cadavérique,
ma tête était toutefois incapable de le reconnaître. Je développais
alors des phobies très caractéristiques. Selon moi, j'étais
encore trop grosse. Je me voyais carrément tel un Botéro, car
en pinçant ma peau entre deux doigts, je sentais toujours une
couche de graisse, certes infime, mais présente, et j'étais
obnubilée par l'idée d'éliminer impérativement cette matière
immonde. Mon obsession m'a alors conduite à un véritable repli
sur moi-même. Non seulement, je refusais tout contact physique
avec l'extérieur que je percevais comme une véritable agression
microbienne ; mais aussi, je ne supportais plus le moindre toucher
ou frôlement, toujours pleine de méfiance envers quiconque.
Mes 34 kg de chair pour 1,64 m était finalement 34 kg de trop.
Cette folle poursuite contre la graisse et le désir de n'être
que "pur esprit" m'ont bien évidemment menée à la dépression
profonde et l'envie de mourir. J'en étais tout simplement arrivée
moralement et physiquement à ne plus avoir la force de vivre.
Et les seules solutions qui se sont présentées à moi étaient
soit d'en finir une fois pour toute, soit de demander de l'aide
auprès d'un spécialiste. Ma tentative de suicide ayant échoué,
j'ai consulté un thérapeute compétent dans le domaine des TCA
(Troubles du Comportement Alimentaire)
Grâce à la thérapie, j'ai pu enfin faire un long travail sur
moi-même. Or, en prenant la décision de consulter un spécialiste,
l'une des meilleures décisions que j'ai prise de mon existence,
j'ai pu réaliser que mon comportement camouflait bien des mystères.
Et l'adolescente, puis la jeune fille si consciencieuse, appliquée
et disciplinée que j'étais, avec mon attitude emprunte de tant
de volonté et qui me faisait me sentir tellement plus forte
que tous les autres, ignorait totalement son immense vulnérabilité.
Plus particulièrement, cette aliénation de mon apparence corporelle
et ce désir extrême d'un physique épuré, c'est-à-dire mon aspect
extérieur, avait l'avantage de m'éviter de penser réellement
à mes nombreux problèmes "intérieurs".
Effectivement, mon corps devait prendre le moins d'espace possible
parce que je ne trouvais pas ma place dans ce monde. Je n'étais
pas prête à devenir femme pour ne pas devenir l'enjeu d'un jeu
sexuel ou la compagne soumise d'un homme. J'avais un rejet total
du modèle de potentielle "mère de famille" et l'absence de mes
règles ne pouvait que me rassurer. Je ne voulais pas devenir
adulte car le monde n'avait absolument aucun attrait pour moi
avec notamment le chômage, l'injustice, la compétition, la violence,
l'abrutissante société de consommation, ou encore la pauvreté
pour plus des deux tiers de la population mondiale et la quasi-indifférence
ou l'absence de réactions des pays riches.
En arrêtant le temps, j'étais soulagée. Mais malgré mes efforts
axés sur mon physique, j'étais emplie de multiples peurs qui
m'ont tout simplement conduite à ne plus vouloir vivre, la vie
ayant fini par ne plus être, à mes yeux, que chaos. Ces faiblesses
étaient des PEURS fondamentales face auxquelles je n'avais absolument
aucune défense telles que l'échec, le rejet, l'abandon, les
expériences douloureuses comme les relations humaines qui s'avéraient
si souvent décevantes, le manque de repères affectifs, l'absence
de confiance en moi et surtout d'estime de moi-même, ainsi que
l'incapacité à m'affirmer et à gérer le moindre conflit ; sans
oublier les répercussions de la culpabilité induite par mon
éducation. Quant aux désirs, je quêtais en permanence l'approbation
d'autrui, je voulais à tout prix être parfaite en toute chose
et, surtout, être aimée de tous. Entre mes blessures qui remontaient
à l'enfance, mon hypersensibilité émotionnelle et mes désirs
irréalisables, je m'enfonçais psychologiquement et ne pouvais
qu'être ENVAHIE par le sentiment omniprésent de VIDE, D'INSECURITE
ET D'ANGOISSE. En quelque sorte, comment pouvais-je manger alors
que c'est la peur qui me mangeait ?
Grâce à la thérapie, j'ai pu par conséquent reconsidérer le
rôle de mon corps, qui n'était alors qu'un instrument et, surtout,
un ennemi retors qu'il fallait impérativement dompter, sous
peine de finir par être trahie un jour ou l'autre. Pendant toutes
ces années, j'étais anesthésiée, ne voulant pas être esclave
de mes sens ; soit tel un robot, quasiment déconnectée de moi-même
et de mes émotions. Je luttais contre ce physique qui était
à mes yeux synonyme de souffrances avec les privations, la maladie
et la douleur, trahison avec le sport et l'obligation de s'entraîner
en permanence sous peine de perdre tous les bénéfices que l'on
avait difficilement acquis, révolution avec l'arrivée de l'adolescence
et ses multiples changements psychiques et physiques et, enfin,
déchéance avec la vieillesse qui entraîne une dégénérescence
et une perte des capacités motrices et intellectuelles.
Le travail que j'ai effectué a donc été fastidieux, et j'ai
failli souvent abandonner, tant j'étais envahie par le doute
et la peur de me perdre ; mais il en valait amplement la peine.
Dorénavant, grâce à tout mon travail de remise en question de
mes mécanismes mentaux, je peux affirmer que mon corps est devenu
mon "partenaire". En me construisant une intériorité, je suis
non seulement moins inquiète quant à mon apparence, mais j'ai
aussi découvert une nouvelle personne, dont une femme.
J'ai ainsi appris à concevoir le sexe féminin autrement que
comme un individu soumis et uniquement "aimable" que s'il conserve
un physique agréable et qu'il le maintient jeune et mince (sous
peine de perdre l'intérêt de son compagnon). J'ai appris à reconsidérer
les courbes féminines, soit plus comme un excès, mais tout simplement
comme une spécificité. J'ai dû également travailler sur ma conception
de la sexualité et dépasser l'idée de femme comme l'éternelle
"proie" de l'homme et les notions de corps "péché", "animalité"
et "bas instincts", salissure et perte de contrôle de soi.
Ainsi, après avoir dépassé des stades tels que "me donner le
droit au plaisir", puis accepter de m'engager sur une longue
relation, soit une attitude plus adulte et responsable, mon
exploration est devenue une occasion de mieux me connaître et
de mieux connaître l'autre. A présent, mon corps est donc devenu
un partenaire fabuleux auquel je dois demander pardon. Celui-ci
me fait découvrir chaque jour un peu plus les merveilles de
la vie : plus particulièrement les sens comme le toucher (dont
les massages et les étreintes), le goût et ses multiples variantes
que nous offre la nature et l'art culinaire ou les odeurs. Auparavant,
seuls la vue et l'ouïe me semblaient dignes d'intérêt.
Puis, enfin, j'ai fini par prendre conscience du fait qu'il
y avait toujours différentes façons de voir les choses. Le corps
peut être perçu comme "sale" ou "animal" avec, par exemple,
la salive, la sueur, l'urine et les excréments ; ou tout simplement
"fonctionnels", voire "sensuels" avec les odeurs spécifiques
d'un intime et son effet si rassurant, la chaleur et le relief
de la peau, la douceur et l'humidité des lèvres, les tressaillements
suscités par son propre toucher, la magie de regards appuyés
ou complices, les mille et un effets de bruits spécifiques tels
que les modulations d'une voix.
En me remettant en question, alors que je croyais qu'il fallait
choisir entre le corps OU les capacités intellectuelles, j'ai
découvert que la vie c'était le corps ET les capacités intellectuelles.
Effectivement, la vie n'a réellement de richesses que grâce
à toutes les capacités que nous offrent notre corps et tous
ses sens.
De même, l'existence n'a finalement un véritable intérêt qu'avec
de l'ESPOIR, des PROJETS, des DEFIS, des ENVIES et, surtout,
des RELATIONS HUMAINES.
Vittoria
>> Autre témoignage
de Vittoria sur la boulimie
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