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Dans une chambre d'hôpital, qui n'avait qu'une fenêtre, deux
hommes, très âgés et gravement malades, attendaient la fin.
Celui qui occupait le lit le plus proche de la fenêtre devait
s'asseoir pendant une heure, chaque après-midi, pour qu'une
machine complexe lui applique un traitement relativement inconfortable.
Mais cela le mettait en bonne position pour regarder au-dehors.
Ce que ne pouvait faire son compagnon de chambre, la maladie
dont il souffrait l'obligeant à rester en permanence couché
sur le dos.
Les deux compagnons d'infortune ne recevant jamais la moindre
visite, ils s'efforçaient de combler en partie leur vide affectif
en se parlant pendant des heures. Ainsi évoquaient-ils leurs
épouses disparues et leurs familles respectives, la maison où
ils avaient vécu, le travail qui avait été le leur et les lieux
qu'ils avaient bien connus, tels ceux où ils avaient eu coutume
de passer leurs vacances ; et ils s'étaient déjà raconté des
dizaines de fois certaines anecdotes remontant à leur jeunesse.
Mais il y avait quelque chose qui, pour eux, était plus important
encore que tout cela, car il s'agissait de la vie présente.
Chaque après-midi, en effet, quand l'homme dont le lit était
près de la fenêtre devait s'asseoir, il décrivait à son compagnon
de chambre tout ce qu'on voyait dehors.
C'était une heure de ravissement absolu ! D'ailleurs l'homme
qui était condamné à rester allongé, dans l'autre lit, ne trouvait
le courage de survivre que pour cette heure quotidienne, où
le monde était soudain élargi et égayé par toutes les nuances
de couleur et les activités du monde extérieur, que son voisin
l'aidait à imaginer en les lui décrivant avec précision.
C'est ainsi que le malade immobilisé arrivait aisément à se
représenter la vue sur le parc avec au milieu le lac d'un bleu
profond. Il avait l'impression de voir les canards et les cygnes
évoluant à la surface, tandis que les petits enfants faisaient
voguer leurs élégants voiliers.
Des amoureux se promenaient sans fin, se tenant serrés l'un
contre l'autre, s'arrêtant souvent pour se regarder, extasiés,
et pour échanger des baisers, légers et suaves comme les couleurs
d'arc-en-ciel des parterres de fleurs environnants. De grands
arbres altiers rehaussaient la majesté du paysage et on pouvait
apercevoir la ville, se dessinant au loin, pleine de mouvement
et de vie.
Pendant que le malade, assis sur son lit près de la fenêtre,
décrivait tout cela avec force détails, celui qui ne pouvait
quitter l'autre coté de la chambre gardait les yeux fermés et
s'émerveillait de la beauté des scènes qu'il lui était permis
d'imaginer. Il lui arrivait même de se dire qu'il n'avait pas
assez regardé le monde, jadis, quand il lui était possible de
le voir.
Ainsi, par une douce après-midi d'automne, l'homme près de la
fenêtre lui décrivit une parade qui passait. Et, bien que la
distance empêchât d'entendre la musique que jouait la fanfare,
son compagnon dépeignit la scène de façon tellement vivante,
qu'il pouvait voir, avec les yeux de l'âme, le chatoiement des
uniformes chamarrés, les mouvements vifs et précis des majorettes,
le rutilement des instruments de cuivre et même les pirouettes
gracieuses que décrivait en l'air le bâton du tambour-major.
Des scènes aux détails toujours nouveaux se déroulaient chaque
jour dans le parc, pour la plus grande joie des deux vieillards
alités.
Or, voilà qu'une nuit l'inéluctable se produisit. L'un d'eux
mourut pendant son sommeil, paisiblement, sans même s'en apercevoir.
Ce n'est que le lendemain matin, alors qu'elle venait pour la
toilette, que l'infirmière le découvrit sans vie. Elle en fut
très attristée, car elle l'estimait beaucoup pour la gentillesse
qu'il lui témoignait et pour le réconfort qu'elle le voyait
prodiguer à son compagnon de chambre. Elle dut pourtant se résoudre
à aller appeler un médecin pour qu'il vienne constater le décès.
Ensuite il fallut enlever le corps du défunt et le nécessaire
fut fait pour prévenir la famille.
Le lit près de la fenêtre se trouva donc vacant. Au bout de
quatre jours, comme il n'arrivait pas à surmonter son chagrin,
le malade resté seul demanda si on pouvait le changer de lit,
pour le rapprocher de la fenêtre.
L'infirmière accéda volontiers à sa demande, souhaitant que
ce changement puisse apaiser un peu sa peine. Puis elle s'assura
de son confort et le laissa seul.
Dès qu'elle fut sortie, lentement, péniblement, malgré la souffrance
aiguë que cet effort lui causait, et en dépit des dangers qu'il
savait qu'un tel geste pouvait lui faire courir, le malade survivant
se souleva sur un coude pour contempler le magnifique parc,
avec le lac, les cygnes blancs, les bateaux, les petits enfants,
les amoureux et les fanfares qui y passaient parfois. En retrouvant
ces scènes, si vives et fraîches, il espérait se rapprocher,
pour ainsi dire : avec les yeux de l'âme, de son ami disparu.
Or il n'eut que la vision d'un terrain vague avec, au loin,
une usine abandonnée.
Epilogue
Lorsque l'infirmière revint, il lui demanda pourquoi son compagnon
de chambre lui avait dépeint une tout autre réalité.
L'infirmière répondit que, de toute façon, le défunt était aveugle
et ne pouvait par conséquent rien voir de ce qu'il y avait au-dehors,
ni le terrain vague ni l'usine désaffectée.
"C'était vraiment un homme très bon, commenta-t-elle. Ce comportement
de sa part suffirait à le prouver. Il est évident qu'il a voulu
vous aider à trouver de nouvelles forces pour vous accrocher
à la vie. Et je sais qu'il en trouvait lui-même par la même
occasion. Car lorsqu'il vous décrivait les scènes qu'il imaginait,
son visage et tout son être rayonnaient, comme éclairés d'une
soudaine lumière intérieure qui le faisait revivre !"
Conclusion
Rendre quelqu'un heureux, en dépit de nos propres épreuves,
peut nous être une extraordinaire source de bonheur.
On dit que peine partagée réduit douleur de moitié. Mais le
bonheur, une fois partagé, s'en trouve décuplé !
Si nous voulons nous sentir riches, nous n'avons qu'à compter,
parmi toutes les choses que nous possédons, celles que l'argent
ne peut acheter et que nous pouvons partager avec autrui. Autrement
dit : tout ce qui peut nous être "aujourd'hui" une source de
joie intérieure.
Du reste, n'est-ce pas parce que "aujourd'hui" est en puissance
notre plus précieux cadeau, qu'il est souvent appelé le "présent"
?…
L'origine de cette histoire est inconnue, mais elle a été une
source d'inspiration pour toutes celles et ceux qui l'ont lue.
C'est dans cet esprit que vous êtes invité(e) à la faire lire
à votre tour, directement ou par courrier, à des personnes qu'elle
pourra encourager à faire leur possible pour apporter de la
joie dans la vie des autres.
Et rappelons-nous toujours cette autre leçon de l'histoire que
nous venons de lire : ce n'est pas vraiment au-dehors de nous
que la vie est belle, comme automatiquement et par elle-même,
et qu'il fait bon vivre. C'est plutôt depuis le dedans de nous,
qu'elle peut se révéler telle, si toutefois nous savons comment
la regarder. Et cette découverte, oh combien salutaire, est
facilement transmissible à chacun, pour le plus grand bien de
tous !
Alors : à vos plumes, à vos e-mails, à vos photocopies ! (Et
merci d'avance pour tous ceux que vous aurez su aider de cette
manière, avec bienveillance et discrétion.)
Anonyme
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