Interview de LATIF PEDRAM |
« Les Américains contre les talibans, ce n’est pas le
Bien contre le Mal,
mais le Mal contre le Mal »
Texte extrait du site du COLLECTIF LIBERTE AFGHANISTAN
: Afghana.org
Latif Pedram, 38 ans, écrivain, journaliste et intellectuel
laïc afghan de renom, est réfugié politique en France depuis
qu’il a quitté son pays, en 1998. Se trouvant sur la liste noire
des talibans, il n’a cessé, au sein de divers cercles démocratiques,
d’agir en faveur de la paix et de la démocratie. (15 octobre
2001)
Que pensez-vous de l’action militaire occidentale en Afghanistan
? Etes-vous d’accord avec les bombardements ?
Depuis 1994, à l’arrivée des talibans dans le sud du pays, et
surtout depuis 1996, à la chute de Kaboul, nous n’avons cessé
de crier la nature obscurantiste, moyenâgeuse et fascisante
de ce groupe ennemi de l’humanité. Mais j’aimerais citer les
propos de l’ancien Premier ministre pakistanais Benazir Bhutto.
Dans un entretien récent, elle dit regretter d’avoir facilité
le terrain aux talibans, et elle souligne que le projet taliban
a été conçu par les Britanniques, soutenu par les Américains
et financé par les Arabes. Ce qui est évident pour nous, c’est
le rôle joué par les gouvernements pakistanais et saoudien en
faveur des talibans. Ainsi, tout en souhaitant le renversement
à la fois des talibans et des réseaux fondamentalistes et terroristes
réunis sur le sol afghan, dont celui de Ben Laden, nous nous
opposons fermement aux bombardements américains. Le monde semble
découvrir seulement depuis le 11 septembre ce que le peuple
afghan subissait depuis des années. Ce conflit est présenté
comme une guerre entre “le Bien et le Mal”. Mais je dirais plutôt
que c’est “le Mal contre le Mal”. Cette croisade américaine
n’est ni libératrice, ni en faveur de la paix et de la stabilité
dans la région. C’est une ingérence qui répond aux intérêts
stratégiques, militaires et pétroliers du grand maître du monde.
La stabilité de l’Afghanistan après les talibans préoccupe
tous les cercles impliqués dans la crise actuelle. Les autorités
américaines mettent en avant, comme personnage pouvant fédérer
les diverses forces du pays, l’ex-roi Zaher, 87 ans, vivant
à Rome, qui a régné en Afghanistan de 1933 à 1973. Zaher Chah
propose la formation d’un Conseil politique qui comprendrait
60 membres de son propre entourage, 50 représentants de l’Alliance
du Nord et 10 autres Afghans. Est-ce que Zaher Chah pourrait
diriger votre pays dans une phase de transition ?
M. Zaher n’a ni une influence spirituelle, ni une force
réelle en Afghanistan. La sociologie de l’Afghanistan, ses structures
de pouvoir et ses traditions ont été complètement bouleversées
par tant d’années de guerre, de destructions et de mouvements
massifs de populations. Il n’a pas non plus de légitimité religieuse
ou clanique au sein des tribus pachtounes dont il est issu.
D’autres acteurs, notamment des ethnies jusque-là exclues de
l’échiquier politique du pays, ont occupé le terrain. Il n’a
jamais su apporter ne serait-ce qu’un soutien moral à son peuple
durant toutes ces années de souffrance. Il a brillé avant tout
par son absence. Sous son règne non démocratique, contrairement
à ce qu’on peut lire ces temps-ci, le pays ne s’est pas développé.
A son époque, l’Afghanistan était probablement le seul pays
au monde qui, chaque année, rendait à l’UNESCO les fonds que
cette organisation débloquait en faveur des projets d’éducation.
Son père et lui ont été tristement célèbres pour la répression
du mouvement constitutionnaliste et celui des étudiants dans
les années 60. N’oublions pas que le Pakistan n’est pas non
plus favorable à son retour. L’ex-roi a été le dernier à reconnaître
la légitimité de ce pays. En revanche, il existe une élite afghane
expérimentée à laquelle on pourrait faire appel. Elle a des
projets de construction pour le pays, mais ces projets n’attirent
guère l’attention des partis impliqués dans cette crise.
Le gouvernement officiel de l’Afghanistan, reconnu par la
communauté internationale et siégeant à l’ONU, a été dirigé
par le président Burhanuddin Rabbani. Quelles sont les raisons
de son échec après le retrait de l’armée Rouge ? Pourquoi ce
gouvernement n’a-t-il pas pu instaurer la paix en Afghanistan
?
Les divers groupes politiques et ethniques de moudjahidin, surpris
par le départ des Soviétiques, sont arrivés à Kaboul sans avoir
un projet spécifique de gouvernement. Il est vrai que feu le
commandant Massoud, nommé vice-Premier ministre et ministre
de la Défense, avait déjà formé un conseil, une alternative,
mais il n’était pas le seul acteur sur le terrain. Le parti
chiite Wahdat, soutenu par l’Iran, contrôlait l’ouest de la
capitale ; les forces du pachtoune Hekmatyar, l’homme du Pakistan,
l’est de la ville ; Sayyaf, proche des cercles arabes, le Nord
; et le général ouzbek Dostom et ses hommes, soutenus par la
Turquie et l’Ouzbékistan, contrôlaient les banlieues. La ville
était en réalité divisée entre ces différents groupes armés.
Massoud était probablement l’une des seules figures indépendantes
parmi tous ces hommes. Les forces de Hekmatyar et de Dostom
bombardaient Kaboul. A vrai dire, il n’y avait pas de temps
pour l’indépendance et la construction d’un Etat, sachant que
nous n’avions pas vraiment eu d’Etat-nation, même avant la guerre.
On était entré dans la nouvelle phase d’une guerre civile pour
le pouvoir. Il n’y a pas eu non plus l’équivalent d’un plan
Marshall pour reconstruire ce pays dévasté. Le monde occidental
a simplement oublié et laissé tomber ce terrain de confrontation,
qui fut utile seulement pendant la guerre froide.
Quelles seront les conséquences des frappes américaines en
Afghanistan ?
L’initiative américaine sert avant tout à diviser davantage
le pays et déclencher une nouvelle guerre civile. Il semble
assez clair que la stratégie américaine vise aussi à affaiblir
l’Alliance du Nord, que le gouvernement pakistanais de M. Musharraf,
l’allié principal des Américains, réfute énergiquement comme
alternative aux talibans. La politique pakistanaise favorise
clairement un gouvernement afghan faible, manipulable et tourné
vers les intérêts d’Islamabad. C’est pour cette raison qu’on
parle des “éléments modérés” au sein de talibans, en envisageant
déjà une alliance des Pachtounes-talibans avec d’autres groupes.
Il y a aussi la dimension humaine. On entend dire que le pays
se dirige vers une catastrophe humanitaire. Mais il vit déjà
cette situation tragique depuis quelques années. Si la guerre
dure longtemps, nous allons voir ce que deviendront les nouvelles
alliances, aussi bien à l’intérieur du pays qu’au niveau mondial.
Ce n’est pas chose acquise, par exemple, que la Russie accepte
d’être un compagnon de route fidèle. Ce qui m’intrigue surtout,
c’est la position européenne. Est-ce parce que l’Europe est
une civilisation vieillie et fatiguée qu’elle n’arrive plus
à mener une politique indépendante des Etats-Unis ? L’Europe
des libertés, terre des droits de l’homme, a certainement de
meilleures réponses face à cette crise.
Propos recueillis par Guissou Jahangiri,
"Courrier international"
Source : www.afghana.org
Lectures conseillées :
>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ?
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